Rencontre avec Jorja Smith, la nouvelle voix de la musique britannique

Alors que son premier album Lost & Found sort aujourd’hui, Jorja Smith s’est confiée à Views sur son irrésistible ascension le temps d’un entretien enjoué.

« Et moi, je faisais quoi à 20 ans ? » Voici certainement la question que de nombreux admirateurs de Jorja Smith se sont déjà posés. A quelques jours de son vingt-et-unième anniversaire, la jeune anglaise vient de sortir un superbe premier album, a déjà collaboré avec Drake et Kendrick Lamar, se produira à l’Olympia en octobre prochain et est unanimement considérée comme le nouveau diamant brut de la musique mondiale. Lorsqu’elle se présente face à nous, à quelques heures de son live au festival parisien de We Love Green, Jorja Smith irradie de confiance et d’optimisme. Et à la vue de son CV pour le moins flatteur, il est aisé de comprendre pourquoi. “Je suis super excitée, j’ai vraiment hâte de voir comment les gens vont réagir. Je n’ai pas peur car j’aime mon album” explique-t-elle dans un grand sourire. L’écoute de Lost & Found justifie en tout cas la confiance de la chanteuse britannique. L’extraordinaire aisance vocale de Jorja Smith, la qualité de ses mélodies et la profondeur de ses textes sont une véritable démonstration de force de la part de la nouvelle tête de gondole de la soul mondiale, une place restée vacante suite au décès tragique d’Amy Winehouse il y a déjà 7 ans.

Cette comparaison inévitable avec la regrettée diva, tant pour le caractère unique de leurs voix que pour leurs univers doux-amer, déplait toutefois fortement à Jorja Smith, dont Amy Winehouse est l’idole absolue : “Elle était dingue, c’était une déesse. Mon album préférée est Frank (ndlr : le premier projet d’Amy Winehouse) et ma chanson favorite est ‘You sent me flying.’ Quand j’ai déménagé à Londres à 18 ans, je me suis retrouvée toute seule pendant un moment. Je comprenais enfin les sentiments abordés par Amy dans sa musique.” Originaire de Walsall, une banlieue grisonnante de l’industrielle Birmingham, Jorja Smith grandit dans une famille d’artistes, avec un père membre d’un groupe de soul et une mère bijoutière, au sein d’une maison très portée sur la musique : “Il y avait toujours un disque qui tournait chez moi, tout le temps” confie-t-elle, “Ma mère écoutait du rock, les Smiths, Black Sabbath. Mon père écoutait du reggae, beaucoup de Damian Marley et aussi du hip-hop.” Un paternel porté sur la musique, qui sera par ailleurs le premier critique de sa fille, comme l’explique Jorja en se remémorant ses jeunes années : “Quand j’étais petite, j’écrivais mes chansons dans ma chambre et je descendais les jouer à mon père. Il me disait ‘tiens, il manque un refrain’, ‘oh, c’est pas mal’ et du coup je m’énervais en lui répondant un truc du genre ‘mais qu’est-ce que tu y connais en chanson toi de toute façon ?!’, puis je remontais dans ma chambre, je faisais mes modifications et je revenais lui jouer.

Ayant commencé à écrire des morceaux aux alentours de son onzième anniversaire et après avoir atteint un statut de star planétaire l’année de ses vingt ans, Jorja Smith a construit son succès dès son plus jeune âge. La britannique revient alors sur ses premiers pas musicaux, non sans nostalgie : “Les premières chansons que je me rappelle avoir écrites doivent se situer aux alentours de mes onze ans. L’une des premières s’appelait ‘Life Is A Path Worth Taking’ et abordait le fait de prendre les bonnes décision dans sa vie, suivre le bon chemin.” Et alors qu’elle évoque désormais des sujets de société comme les violences policières à l’encontre des personnes de couleurs sur son tube “Blue Lights” ou les peines de coeur sur “Goodbyes”, Jorja Smith explique le cheminement qu’a connu son écriture : “Avant j’allais à l’école, je rentrais chez moi, je faisais mes devoirs, je regardais la TV. Il ne se passait pas grand chose. Donc j’écrivais des morceaux sur mes conversations avec les gens, sur mes observations, sur le monde que je voyais. Maintenant je vis mille choses différentes et plein d’expériences folles.” Avant de conclure dans un grand éclat de rire : “C’est un peu plus poussé maintenant mais pas tellement.”

En posant un regard analytique sur le monde et la société qui l’entoure, Jorja Smith s’inscrit dans la longue lignée des songwriters britanniques ayant narré la vie si particulière de la classe populaire anglaise, à l’image des textes d’un rappeur originaire de la banlieue londonienne comme Stormzy ou du premier album des Arctic Monkeys. Néanmoins, comme au sein du foyer familial, la jeune britannique a toujours su s’entourer de personnalités créatives et cultivées : “J’étais amie avec des artistes, des rappeurs, des photographes, des vidéastes… Il n’y avait pas beaucoup d’opportunités à Walsall alors j’ai déménagé à Londres quand j’ai eu 18 ans.” D’abord serveuse dans un Starbucks pour gagner sa vie, Jorja Smith décide de se consacrer pleinement à la musique et publie “Blue Lights” sur SoundCloud en 2016. Le titre connaît alors un succès retentissant en ligne et notamment sur les réseaux sociaux. Suivront un EP intitulé Projet 11 et un DM Instagram de Drake tombé sous le charme de la voix de la jeune chanteuse, pour l’inviter à se produire en première partie de ses concerts sur le sol anglais : “C’était dingue. C’était la première fois que je jouais dans des salles de cette taille.” De cette belle rencontre artistique naîtra le tube “Get ItTogether”, l’un des temps fort de la mixtape More Life qu’elle enregistrera en solo dans un studio londonien.

La présence de Jorja Smith sur la B.O de Black Panther et un magnifique passage chez COLORS concluront la subite ascension populaire de la chanteuse, avant le test ultime du premier long-format, attendu par toute la presse spécialisée et par une fanbase déjà bien garnie. Intitulée Lost & Found, l’album de Jorja Smith réunit des morceaux écrits et composés à des époques diverses, lui conférant ainsi une véritable pluralité, comme elle nous l’explique : “J’ai écrit tous ces titres entre mes 16 ans et mes 20 ans. J’ai toujours aimé écrire et c’est toujours ce que j’ai voulu faire. J’ai dit à mes parents : ‘Ca y est, je veux sortir un album’ et ils m’ont répondu ‘Ok, mais tu dois sélectionner les chansons qui devront figurer dessus parmi toutes celles que tu as.'” Un écrémage difficile pour Jorja Smith, qui le confesse sans dissimuler son air malicieux : “C’était tellement dur de choisir car j’ai trop de morceaux en stock ! Au moins, ils sont au chauds pour mon prochain disque.” Cette hyper-productivité musicale a donc permis à la chanteuse de Walsall de rapidement enregistrer ce très réussi premier album et de le sortir via le label indépendant FAMM Limited ce vendredi.

Perdue et retrouvée, voilà la trajectoire qu’a décidé de suivre cette artiste qui brûle les étapes depuis un bon moment. “Ce titre me résume” glisse-t-elle avant d’expliciter son propos : “Je me suis découverte récemment, en grandissant. A la fois sur le plan personnel et professionnel. Les morceaux présents sur cet album symbolisent ce processus.” Un apprentissage de la vie qui aura notamment inspiré à Jorja Smith son très beau “Beautiful Little Fool”, une chanson engagée pour la cause féminine et pour l’acceptation de soi-même. C’est d’ailleurs le message qu’elle souhaite faire passer à toutes les femmes qui la suivent : “Je sais que c’est difficile, mais soyez juste vous même et arrêtez de vous comparer à d’autres personnes. C’est ce que je faisais plus jeune et c’est vraiment toxique. Votre vie ne ressemblera jamais à celle d’une autre. C’est dur mais on peut le faire, on est sur un chemin qui nous mènera quelque part.” 

Jorja Smith nous révèle ensuite son morceau favori sur ce premier album, qui n’est autre que “On Your Own.” Une ballade enjouée qui colle à l’état d’esprit actuel de la chanteuse comme elle nous l’explique : “Cette chanson me rappelle l’été. Je suis d’humeur estivale en ce moment.” Alors que notre entretien touche à sa fin, la britannique glisse qu’après avoir déjà collaboré avec des artistes comme Drake, Kendrick Lamar, Stormzy ou encore Kali Uchis, elle souhaiterait travailler avec Frank Ocean. Voilà une association de voix de velours qui a de quoi faire rêver. Notre dernière question porte sur sa capacité à gérer un succès si soudain, à un si jeune âge. Là encore, la fraîcheur et la joie de vivre de Jorja Smith sont au rendez-vous, cette dernière nous confiant en baissant la voix “j’essaie de ne pas y penser”, avant de rire à pleines dents. A seulement 20 ans, la jeune anglaise a déjà mis le monde de la musique à ses pieds. Trop régulièrement comparée à Amy Winehouse ou Lauryn Hill, la solaire Jorja Smith ne semble comparable en rien à ses divas exigeantes et torturées. Bourrée de talent et la tête bien posée sur les épaules, la britannique est promis à un avenir radieux. C’est en tout cas ce qu’elle mérite.

 

Propos recueillis par Julien Perocheau et Elsa David. Photos par Iman Fary.

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