Avec son univers unique, son éclectisme musical et sa personnalité torturée, Kid Cudi a façonné le rap des années 2010.

Le Man on the Moon parviendra-t-il à de nouveau tutoyer les cieux ? Alors qu’il s’apprête à faire son grand retour aux côtés de son ancien mentor en juin prochain, Scott Mescudi se sait attendu par des millions de fans. Artiste majeur de la fin des années 2000 et du début de la décennie actuelle, Kid Cudi avait progressivement disparu des radars, rongé par le mal-être et les addictions qu’il abordait ouvertement dans ses oeuvres. Néanmoins, ces contretemps ne remettent absolument pas en cause le statut quasi-christique qu’occupe Kid Cudi dans le coeur de beaucoup d’amateurs de rap US. Car à 34 ans, avec 6 albums et de nombreuses mixtapes à son actif, le natif de Cleveland a déjà engendré une génération entière d’artistes, à qui il a fait comprendre que l’on pouvait faire part de sa sensibilité et de sa mélancolie par le rap. Mais limiter l’impact de Kid Cudi au simple cercle hip-hop serait réducteur. Le natif de Cleveland est en effet l’un des artistes qui a su le mieux parler à une jeunesse à la fois désabusée et rêveuse, grâce à des thèmes universels trop rarement évoqués avant lui dans le rap. Inventeur de sonorités uniques, que ce soit sur son travail aux côtés de Kanye West que sur ses expérimentations dans d’autres registres, l’empreinte laissée par Kid Cudi sur la musique du XXIème siècle est indéniable.

Tout commence en 2008 avec une légende connue de tous. A l’époque vendeur dans une boutique BAPE de Brooklyn, Scott Mescudi oublie d’enlever l’antivol de la veste que vient de payer un client. Et cet acheteur malchanceux n’est autre que Kanye West. Les deux hommes sympathiseront alors rapidement, Kid Cudi sortira sa première mixtape A Kid Named Cudi avant de signer chez G.O.O.D Music quelques mois plus tard. Séduit par l’univers sonore créé par Cudi sur sa mixtape, Yeezy demande alors à son jeune protégé de le rejoindre à Hawaï afin de participer à l’enregistrement de son nouvel album 808’s and Heartbreak. Présent en featuring sur “Welcome to Heartbreak”, Kid Cudi est crédité comme songwriter sur le tube “Heartless”, ainsi que sur “Paranoid” et “RoboCop.” Alors qu’il est souvent considéré comme un héritier des sonorités créées par Kanye West sur cet album brise coeur, on a tendance à oublier que Kid Cudi est un élément central du projet le plus influent de la carrière de Kanye West. Il est en effet impossible de nier l’influence du rappeur de l’Ohio à l’écoute des nombreux passages chantés, de la fusion des différents genres et de l’intime fragilité qui se dégage de l’album de Yeezy.

808’s and Heartbreak n’aurait sans doute pas eu cet impact sur plusieurs générations d’artistes sans le travail de Kid Cudi. L’un des exemples les plus frappants de cet héritage musical est la sortie de la mixtape de Drake So Far Gone, quelques mois après l’album de Kanye West. En offrant un rap/RnB mélancolique et émotionnel, aux sonorités froides et aux morceaux souvent chantés, Drake marche dans les pas de la sensibilité apportée par Yeezy et Cudi sur 808’s, en empruntant également à ce dernier le goût de l’association du hip-hop et de l’indie rock, comme sur le titre “Let’s Call It Off” en featuring avec Peter Bjorn and John. Même si les inspirations musicales de Drake sont diverses et variées, on peut le considérer comme l’un des premiers à avoir emboîter le pas du chemin tracé par Kid Cudi dans le hip-hop, celui de l’émotion brute. Drizzy a par ailleurs déjà avoué qu’il aurait souhaité remixer “Day N Night” quelques semaines après sa sortie en 2008. Ce sera finalement le duo italien Crookers qui s’en chargera, faisant du single de Kid Cudi un tube mondial.

Outre le canadien dominant les charts depuis le début de l’année, un autre héritier majeur de Kid Cudi n’est autre que Travis Scott, qui voit en Scott Mescudi un dieu vivant qui lui a sauvé la vie. La Flame avait en effet confié qu’il avait fondu en larmes la première fois qu’il rencontra son idole. L’influence du rappeur de Cleveland s’entend clairement sur les sonorités planantes et chantées, ainsi que dans les thématiques sombres, des deux premières mixtapes de Travis Scott, Owl Pharaoh et Days Before Rodeo. La Flame finira par collaborer avec Kid Cudi sur l’excellent “through the late night”, un morceau en forme de synthèse des styles des deux hommes. Difficile de ne pas également penser à la patte Cudi sur le tube “Don’t Play”, un titre pour lequel Travis Scott fait appel aux services de The 1975, célèbre groupe de rock indé, comme Mr. Rager avait pu le faire sur “Pursuit Of Happiness” en invitant  le duo de rock psychédélique MGMT. Le texan l’a toujours affirmé haut et fort, Kid Cudi est l’artiste qui lui a donné envie de se lancer dans le rap. Il n’est toutefois pas le seul rappeur à avoir été directement engendré par l’oeuvre de Cudder.

De Drake à Travis Scott en passant par Big Sean, le rap qui trust le haut des charts et où exerce ces artistes est pleinement marqué par l’influence de Cudi. Toutefois, la nouvelle génération n’en est pas exempt non plus. Les artistes souvent issus de SoundCloud tels que Trippie Redd, XXXTENTACION ou Lil Xan sont directement impactés par les thèmes de Kid Cudi. La dépression, les pulsions suicidaires, les addictions, ces jeunes artistes aux antipodes du gangsta rap ont pu trouver leur place en partie grâce à des précurseurs comme Scott Mescudi. De plus, on a souvent tendance à dire que cette génération est pleine de rockstars et d’artistes influencés par ce genre tout autant que par les plus grands rappeurs. Dès lors, difficile d’oublier que Cudi n’a pas hésité à collaborer avec des rockeurs et différents artistes de la musique alternative et de pleinement afficher sa différence. Le chemin était alors tout tracé pour cette nouvelle génération si clivante et singulière.

Au delà de ses héritiers directs, Kid Cudi peut également être tenu responsable de la démocratisation des associations entre le hip-hop et d’autres univers musicaux. Même si cela fera mal à certains de le reconnaître, le rappeur de Cleveland a été découvert par des millions de personnes à travers le monde grâce aux remix de “Day N Night” par les Crookers et “Pursuit Of Happiness” par A-Trak et Steve Aoki, ainsi que par sa collaboration avec David Guetta sur “Memories.” Tous devenus des tubes planétaires, ces morceaux étaient clairement précurseurs de l’association qui allait devenir de plus en plus récurrente entre le rap et la musique populaire. En retravaillant ses titres avec des artistes EDM (Electronic Dance Music), le genre qui marchait le mieux sur le plan commercial au tournant de la décennie, Kid Cudi avait flairé une opportunité unique de toucher un nouveau public et de briser les barrières entre les genres, une clé de voûte de sa discographie.

A l’inverse de l’univers édulcoré et des sonorités aseptisées de l’EDM, Cudder a toujours aimé s’entourer de la crème de l’indie rock sur ses projets, lui qui s’était d’ailleurs essayé à ce genre, sans grande réussite, sur les oubliables WZRD Et Speedin’ Bullets 2 Heaven. En faisant appel à des artistes comme MGMT, HAIM, John Father Misty, Ratatat, St Vincent ou encore Vampire Weekend tout au long de sa carrière, Kid Cudi s’est affirmé comme un rappeur éclectique et expérimental. L’audace et la réussite de Cudder inspireront bon nombre de rappeurs à étendre leur champs de collaborations possibles, en allant chercher des stars de la musique indé pour les inviter sur leurs morceaux. Les présence de Florence & The Machine sur “I Come Apart” d’A$AP Rocky ou de Bon Iver sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West n’auraient peut-être pas vu le jour sans les passerelles précédemment bâties par Kid Cudi. A$AP Rocky décrivait récemment Kid Cudi comme un dieu à ses yeux, lors d’une interview avec Complex. L’inspiration est donc évidente.

En plus des sonorités innovantes de Cudder, les thèmes et l’univers construits par le rappeur de l’Ohio ont inspiré bon nombre d’artistes actuels. En abordant ouvertement la tristesse, la dépression, les pensées suicidaires, les hallucinations ou encore les addictions, Mr. Solo Dolo a ouvert la porte à une génération entière d’artistes à la sensibilité exacerbée, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Des rappeurs comme Childish Gambino, Chance The Rapper, Frank Ocean Tyler, The Creator, Jaden Smith, Vic Mensa ou encore Earl Sweatshirt ont tous été nourris par l’univers émotionnel créé par Kid Cudi sur ses différents projets, notamment sur les deux Man On The Moon. Les sonorités changeantes de Cudder, tout comme l’atmosphère souvent onirique et psychédélique de ses productions, ont en partie permis l’émergence d’artistes capables de créer des bangers imparables comme des morceaux plus introspectifs et délicats, capables d’évoquer leur réussite et leur joie, comme leurs doutes et leurs souffrances.

Comme tous les grands artistes, l’influence de Kid Cudi n’a pas été simplement musicale. Scott Mescudi a en effet longtemps été le porte-parole de milliers de jeunes adolescents à travers le monde, qui voyaient lui un artiste à leur image, qui les comprenaient, à l’inverses de la majorité des stars, inaccessibles et taiseuses sur leurs problèmes personnels. Kid Cudi n’évoquant pas un mode de vie basée sur la richesse foisonnante mais des thèmes universels, il parlait ainsi au plus grand nombre. En popularisant la figure du Lonely Stoner, du jeune paumé solitaire et consommateur régulier de drogues, Kid Cudi a fait partie intégrante de la vie de nombreux jeunes qui traversaient des moments difficiles au tournant des années 2000 et 2010. Rien d’étonnant donc dans le fait de voir le remix de “Pursuit of Happiness” figurer dans l’énorme succès au box-office mondial Projet X. L’éternel ado figurant sur la bande-originale d’un teen movie qui traite d’une fête aux multiples excès fait plus que sens.

Son influence sur la jeunesse s’est également traduite sur le plan vestimentaire. Même si tout cela paraît désormais lointain, la mode des jeans coupes slim et des zip hoodies American Apparel faisait fureur il y a un peu moins de dix ans. Un style qu’adoptait très souvent Kid Cudi, ce qui le différenciait considérablement du style vestimentaire des rappeurs de cette époque. N’oublions pas non plus que dès 2008, le natif de Cleveland s’associa à la marque de streetwear 10 Deep pour sortir sa première mixtape A Kid Named Cudi, un procédé qui contribua assurément à populariser l’investissement personnel des rappeurs dans le monde de la mode.

Sur les plans musicaux et sociaux, Kid Cudi a donc marqué son époque comme peu d’artistes ont pu le faire. Passé du statut de petit protégé de Kanye West à celui de mentor, affirmé ou invisible, pour toute une génération d’artistes, Scott Mescudi a parcouru un sacré chemin. Visionnaire audacieux, esprit torturé, musicien de talent, les qualificatifs ne manquent pas pour complimenter Kid Cudi sur la richesse de l’univers musical qu’il a su créer. Il ne tient désormais plus qu’à lui de retrouver son éclat passé, pour une fois de plus tutoyer les étoiles et inspirer une nouvelle génération de jeunes artistes en devenir, qui ne demandent qu’à être encore éblouis par la mélancolie rageuse d’un artiste à la dimension unique.

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