« Soit on meurt en héros, soit on vit assez longtemps pour se voir endosser le rôle du méchant. » Sans le savoir, en écrivant le script de Batman The Dark Knight il y a plus de 10 ans, les frères Nolan allaient parfaitement résumer la destinée et la carrière de Kanye West.

Si l’on pouvait légitimement se réjouir du retour de Ye’ sur les réseaux sociaux ces derniers jours, à l’occasion des nombreuses sorties musicales prévues en juin dans lesquelles il est impliqué, le compte de fée tourne déjà au fiasco. Et pour cause, même aux yeux de ses fans les plus dévoués, Kanye a sans doute atteint le point de non-retour avec sa déclaration sur l’esclavage hier soir, lors d’un entretien dans les bureaux de TMZ. Pour ceux l’ignorant encore, l’artiste originaire de Chicago a déclaré : “On entend parler de l’esclavage qui a duré 400 ans. Pendant 400 ans ? Ça ressemble à un choix” avant d’ajouter “Nous sommes dans une prison mentale. J’aime le mot ‘prison’ car ‘esclaves’ est trop lié aux Noirs.

Des propos d’une maladresse terrible, aussi bien pour leurs inexactitude historique que pour leur tendance polémiste, que Kanye semble bien trop souvent chercher ces derniers jours. Désormais, la polémique autour de son soutien à l’actuel président américain semble totalement anecdotique en comparaison. Son coup de folie en 2009 aux MTV VMA Awards où il avait interrompu Taylor Swift l’est d’autant plus. Ce dérapage impliquant la star de la pop avait d’ailleurs permis à Kanye de se ressourcer loin de l’espace médiatique et publique pour revenir avec My Beautiful Dark Twisted Fantasy, sans doute l’album le plus irréprochable de sa discographie. Certains pourraient donc voir dans cette polémique une nouvelle opportunité pour Ye’ de récupérer les déçus avec une oeuvre musicale hors-du-commun. Il n’en est rien, puisqu’il n’est plus question ici d’avoir heurté l’égo d’une pop-star en direct à la télévision mais bien d’avoir (irrémédiablement ?) brouillé son image et sa cote d’amour auprès du grand public.

En affichant publiquement son soutien à Donald Trump et en tenant ces propos sur l’esclavage, Kanye West est tout simplement intervenu sur deux des sujets les plus tabous dans l’Amérique de notre époque, évidemment au sein de la communauté noire, mais pas seulement. De nombreux fans latino-américains de Kanye West ont par exemple fait part de leur dégoût face aux propos de leur idole, qui a officiellement adoubé un politique ayant plusieurs fois traité les immigrés mexicains de dealeurs, de criminels et de violeurs en série. Sur la question de l’esclavage, les déclarations du rappeur de Chicago interviennent dans une période marquée par la médiatisation des violences policières à l’encontre de la communauté noire et de la progressive prise de conscience de ce problème par la société américaine. En tenant ce genre de propos, Kanye West fait non seulement reculer la cause afro-américaine, mais il donne également raison à toute la frange de l’ultra-droite américaine, que l’on voit régulièrement agiter avec fierté des drapeaux confédérés comme lors des manifestations de Charlottesville il y a quelques mois. L’esclavage est toujours une plaie béante au sein de la société américaine et, pour beaucoup, Kanye l’a réouverte avec une rare violence lors de son interview chez TMZ.

Évidemment, le principal intéressé a tenté de clarifier ses propos sur son compte Twitter en expliquant : « Bien sûr je sais que les esclaves n’ont pas été enchaînés et embarqués sur des bateaux de leur propre volonté. Je voulais juste dire que le fait d’être resté dans cette condition alors que nous étions plus nombreux signifie que nous étions mentalement esclaves. » Malheureusement pour lui, il est sans doute déjà trop tard, tant cette déclaration s’est répandue comme une trainée de poudre dans les médias et a scandalisé l’opinion publique mondiale. Si jusqu’ici, les polémiques liées au nom de West se limitaient à des faits n’heurtant pas réellement le coeur de sa fan-base, cette tristement célèbre interview chez TMZ pose encore la question du nombre de soutiens restant dans son clan. Et pire que ça sans doute, est-il encore possible de publiquement soutenir un artiste remettant maladroitement en cause le fondement de l’esclavage, étant lui-même afro-américain ? C’est une question que nombreux de ses fans doivent se poser aujourd’hui. Nous n’avons évidemment pas de réponses définitives à apporter à cette délicate question, il est toutefois impossible de ne pas la poser, même en ayant la plus grande des admirations pour les accomplissements artistiques de Kanye West.

Comment préparer l’arrivée d’un nouvel album solo le 1er juin et d’un second album collaboratif le 8 juin prochain après s’être mis à dos une immense partie de sa fan-base ? Comment réussir à se relever après avoir tenu des propos qui n’avaient pas lieu d’être et qui, même dans le cas où ils avaient eu un sens, n’auraient rien apporté à son héritage artistique et à sa crédibilité intellectuelle ? C’est le challenge auquel fait désormais face celui qui a un jour écrit “New Slave”. Le temps où Kanye West affirmait en direct à la télévision américaine : “George Bush doesn’t care about black people” semble bien loin. Aujourd’hui plus que jamais, et ce malgré ses 28 millions de followers sur l’application à l’oiseau bleu, Kanye West n’a jamais semblé aussi seul face à ses contradictions.

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