L’homme qui a placé l’Italie sur la carte du hip-hop mondial ne compte pas s’arrêter là. Rencontre avec une rockstar pas comme les autres.

“Je porte deux survêtements à cause de ce p*tin de froid” nous confesse Sfera Ebbasta en préambule de notre entretien. Alors que Paris est plongé dans un froid polaire, le milanais a pris ses précautions. Malgré la différence de température entre le salon d’hôtel surchauffé dans lequel nous nous trouvons et les rues glacées de la ville, Sfera Ebbasta prête néanmoins une grande attention à son style. Triple S aux pieds, doudoune et masque de ski Moncler négligemment posé sur le visage, le rappeur évoque son amour de la mode et des créateurs avec une passion toute italienne : “Je veux juste m’exprimer au travers de ce que je porte. En ce moment j’aime particulièrement Balenciaga et Moschino. Je suis pote avec Jeremy Scott et Marcelo Burlon. J’aime vraiment la mode et pas simplement acheter une pièce comme un vulgaire hypebeast, juste pour dire que je la possède.” Alors qu’il sera le premier artiste italien à designer une Air Force 1 pour Nike dans les mois à venir, Sfera Ebbasta explique qu’il se considère avant tout comme quelqu’un qui crée et qui cherche ” les idées les plus cool possibles.”

Et force est de constater qu’en quatre projets musicaux, le rappeur a associé le mot “cool” au rap italien. Sorti il y a un peu plus de deux mois, son dernier album Rockstar est déjà certifié double platine de l’autre côté des Alpes, plaçant également tous les titres du disque dans le top 10 des écoutes Spotify en Italie. “Je ne peux pas expliquer ce succès, la musique l’explique pour moi. Le public me kiffe, je ne sais pas pourquoi les gens m’aiment personnellement, mais ils aiment ce que je fais ! Dieu merci !” explique-t-il dans un grand éclat de rire. Souriant, volubile et exubérant, Sfera Ebbasta correspond parfaitement à l’image publique qu’il renvoie. Un rappeur qui mène une vie de rockstar, dont le quotidien est composé de succès, d’argent et de tentations : “La vie d’une rockstar c’est quelque chose qui change tous les jours” déclare-t-il. “Chaque jour est une surprise. Ce n’est pas une vie calme, vous devez toujours être sur vos gardes. Je pourrais aussi vous parler des filles, de la drogue et d’un tas de situations bizarres, mais je ne peux pas tout dire ici !” dit-il avec un regard qui en dit long sur sa nouvelle vie.

Originaire de Cinisello Balsamo, petite ville située dans la périphérie grise et maussade de Milan, Sfera Ebbasta a gravi les échelons du rap transalpin à une vitesse folle. “J’ai commencé à rapper à 13 ans et a travaillé pour gagner ma vie à 16. Je bossais comme vendeur chez Foot Locker, j’avais aussi un job d’électricien, mais je pensais toujours au rap. Puis j’ai compris que je ne devais plus me concentrer que sur la musique et je me suis mis à mon vrai travail” explique-t-il. De l’anonymat en 2013 au statut de superstar du rap acquis à grand coups de tubes trap, le rappeur lombard a connu une ascension fulgurante. Conscient de son statut, il le clame haut et fort : “Le rap italien doit dire merci à Sfera.” La scène hip-hop de la Botte a en effet longtemps attendu son messie et elle semble l’avoir trouvé en la personne de Sfera Ebbasta.

Le natif de “Ciny”, comme il a lui-même rebaptisé sa ville via un tube du même nom, est devenu prophète en son pays. Tout est allé vite, très vite, comme il nous le nous le détaille : “Quand le succès a commencé à se faire sentir, j’ai eu peur. Tout était nouveau pour moi. Tout était inattendu. Quand j’ai réalisé ce qui était en train de m’arriver, je me suis demandé : ‘Qu’est-ce que je peux faire de plus ?’ Il y a deux ans, c’était inconcevable pour moi de faire disque d’or. C’était inconcevable de collaborer avec un rappeur français. Encore plus avec un rappeur américain.” Des doutes rapidement balayés par son nouveau statut : “J’ai été certifié platine en un mois. Un mois. Je suis en France pour faire une interview en anglais avec vous, j’ai fait un morceau avec Quavo, avec SCH, avec Rich The Kid. J’ai compris que tout était possible. ‘Started from Ciny, now we’re here.'”

Relativement méconnu dans nos contrées, le rap italien a longtemps été confiné à l’anonymat. Selon Sfera Ebbasta, cette mise en retrait n’était que le résultat du décalage qui existait entre les personnalités des rappeurs transalpins et celles de leurs homologues internationaux : “Avant que je débarque, le rap italien ne se concentrait pas vraiment sur la rue, sur le quartier, sur le style. C’était plus pop, ça s’intéressait à l’amour, aux filles, ce genre de trucs. Ca me rendait fou. Le rap français, américain, anglais ? C’était dingue. Le rap italien ? C’était de la daube. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’ai relevé le niveau car on était les bons derniers. Maintenant on est dans le top 3 européen.” Très fortement influencé par le rap US, notamment par “Migos, Rich The Kid, Lil Uzi Vert et Travis Scott” et le rap français avec “Booba, SCH et Lacrim”, Sfera Ebbasta a toutefois des idoles italiennes, qu’il côtoie désormais, pour son plus grand plaisir : “Quand j’étais petit j’écoutais beaucoup Marracash et Guè Pequeno. J’écoutais Marracash gamin et des années plus tard il m’a fait signer mon premier contrat pro. J’écoutais Guè Pequeno gamin et des années plus tard j’ai fait un morceau avec lui qui a été un énorme tube en Italie. J’étais son plus grand fan et maintenant son plus gros tube est avec moi. C’est complètement fou.”

Contrairement aux artistes transalpins qu’il cite, Sfera Ebbasta a su dépasser les frontières et s’exporter à l’international grâce à une formule gagnante : Une trap efficace et entêtante, imprégnée de vibes venus tout droit d’Atlanta, un style inimitable et une personnalité bien affirmée. “Rien n’est simple dans le rap” confesse-t-il avant d’expliciter son propos : “Quand tu es un rappeur italien, les gens ne vont pas comprendre ce que tu racontes. Si ils n’aiment pas ton style et tes sonorités, ils ne t’aimeront pas. J’ai besoin d’être concentré sur tout ce que je fais, des beats à mon look en passant par mes clips et mon feed Instagram.” Et comme souvent, le destin lui a donné un petit coup de main. Pour Sfera Ebbasta, ce coup de pouce a pris la forme d’un coup de téléphone en 2016 : “Mon manager m’appelle et me dit : ‘Tu dois prendre l’avion pour la France demain parce que SCH te veut sur son nouvel album. Tu seras le seul featuring du projet.’ Je lui réponds : ‘Hein ? SCH ? Le blanc avec les longs cheveux qui a fait A7 ?’ J’arrive à Paris le lendemain et on se rencontre pour la première fois. Je lui dis direct que je suis un énorme fan, que j’écoute toujours ses chansons chez moi à Milan. Là, il prend son iPhone, va sur Apple Music et me montre qu’il a tous mes morceaux téléchargés, qu’il écoute toujours ça avec ses potes à Marseille.”

Il poursuit, des étoiles dans les yeux : “C’était insensé. On est immédiatement devenus potes. On était sur la même longueur d’onde, des mecs posés. On est pareil lui et moi.” Suivront deux morceaux marquants et extrêmement populaires, “Cartine Cartier” sur A7 de SCH et “Balenciaga” sur l’album Sfera Ebbasta. Peut-on s’attendre à une nouvelle collaboration entre les deux artistes ? Le lombard confie qu’il allait travailler avec SCH dans un studio parisien le lendemain de notre entretien : “Tout peut arriver avec un mec pareil.” Outre son ami marseillais, Sfera Ebbasta confesse que son autre featuring français rêvé n’est autre que Booba. De l’autre côté de l’Atlantique, il cite dans le désordre les noms de Travis Scott, Drake ou encore Tory Lanez. Côté production, le rappeur transalpin ne jure toutefois que par un seul homme : Charlie Charles. Sfera Ebbasta considère en effet son producteur historique comme son double artistique ultime : “Lui et moi ? On ne fait qu’un. On se connaît depuis qu’on est très jeune et on a grandi ensemble musicalement. On se comprend parfaitement sur le plan artistique et sur le plan du business. On veut devenir le plus gros tandem du monde.” 

Il développe sur l’alchimie artistique existante entre lui et son producteur en nous racontant la création du banger “Ciny” en 2015 : “J’avais écrit trois lignes et je suis parti dans un freestyle où je répétais ‘La C con la mano è da dove veniamo
Ciny, Ciny.’ J’essayais juste un truc. Une fois terminé, Charlie me regarde et me sort : ‘C’est p*tin de cool, on le garde’.”
 Outre son inspiration venu tout droit de son quotidien de rockstar et de son quartier natal, Sfera Ebbasta avoue que tout ce qui l’entoure peut soudainement lui donner envie de composer : “Tout ce qu’on voit, tout ce qu’on vit, tout ce qu’on entend, tout ce qu’on sent peut être inspirant. Ce que tu manges, ce que tu vois à la télé, ce que tu vois dans la ville. Par exemple, si tu es avec une fille, que tu l’emmène manger dans un bon restaurant, ça aussi c’est inspirant !” 

Alors que notre entretien touche à sa fin, Sfera Ebbasta nous fait part de sa déception de quitter Paris aussi vite, une ville qui occupe une place unique dans son coeur : “Paris représente pour moi la plus grande étape de ma carrière. Avant mon featuring avec SCH, je n’étais jamais venu ici. Ce featuring a totalement changé ma mentalité et m’a fait comprendre que tout était possible. Avant de venir à Paris, je ne pensais pas que c’était possible de s’exporter en étant que rappeur italien. Mais ce n’est plus un rêve, c’est devenu une réalité, c’est arrivé. Paris m’a fait réaliser que je pouvais faire tout ce que je voulais. C’est devenu comme ma seconde maison, je suis dingue de cette ville.” Alors qu’il s’apprête à se lancer dans une tournée domestique dans les prochaines semaines, avant de sillonner toute l’Europe à l’automne, Sfera Ebbasta résume sa philosophie artistique en une seule phrase : “Mon but est de ne pas avoir de but : zéro limite.” Le monde est prévenu, la conquête de Sfera Ebbasta ne fait que commencer.

Texte et propos recueillis par Julien Perocheau

Photos par Tommy Sailt pour Views

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