À l’occasion de la sortie de son troisième album Perception, nous avons rencontré NF, un rappeur déjà star de l’autre côté de l’Atlantique et bien parti pour conquérir l’Europe.

“J’espère que j’aurai un peu de temps pour pouvoir visiter Paris” glisse candidement Nathan Feuerstein, de son vrai nom, en préambule de notre entretien. De passage dans la capitale pour évoquer son nouvel album, NF ne vit pas un automne comme les autres. Dès sa sortie en octobre dernier, son troisième disque Perception s’est en effet emparé de la première place du Billboard 200, le classement référence des ventes d’album aux Etats-Unis. Un exploit de taille pour un rappeur qui brille de par la profondeur de ses textes et la force de ses productions, comparé depuis ses débuts à Eminem, “l’un des auteurs les plus talentueux au monde” selon lui, et rejetant l’étiquette qu’on lui a collé de “Christian Rapper”. Oui, NF croit en Dieu, mais non, il ne fait pas du rap chrétien.

Né en 1991 dans une petite ville du Michigan, Nathan Feuerstein est très vite confronté aux horreurs de la vie. Elevé dans un foyer brisé, le jeune garçon est régulièrement battu par son beau-père et perd sa mère en 2009 suite à une overdose. La musique devient alors pour lui un échappatoire aux vertus thérapeutiques. Evoquant tour à tour la souffrance, le deuil, la rage, la dépression et la résilience, l’oeuvre de NF puise sa force dans son coté brut : “J’ai toujours vu la musique comme un endroit où je pouvais exprimer ce que je ressentais. C’est vraiment mon moi profond qui parle des choses plus ou moins belles qui me sont arrivées dans la vie.” Une mise à nue qui plaît au public toujours plus large du rappeur américain “C’est extraordinaire de voir l’impact que sa musique a sur les autres personnes. Quand j’ai débuté, personne ne m’écoutait” confie-t-il avec honnêteté.

Débarqué dans le milieu du rap en 2010 avec un album passé inaperçu, le jeune homme alors âgé de 19 ans peaufine ses sonorités et se fait remarquer en 2014 avec un EP sobrement intitulé NF. Suivront l’album Mansion en 2015, Therapy Session en 2016 et donc Perception cet automne. “J’ai vraiment senti que le succès arrivait avec mon second album Therapy Session. Avant ça je me cherchais toujours, je ne trouve pas que mon premier EP était très bon… J’ai sorti beaucoup trop de morceaux de m**** à mon goût” explique-t-il en rigolant, avant de poursuivre “Je n’ai pas vraiment compris ce que je faisais pendant un bon bout de temps. Je ne savais pas ce que devait être ma vision artistique.” Et on touche là à une composante majeure de la personnalité de NF, ce perfectionnisme poussé à l’extrême, jusqu’à l’obsession : “C’est une force dans ce que je fais, mais ça me fait rend aussi super déprimé par moment car j’ai l’impression que rien de ce que je produis n’est assez bon.”

Il développe en revenant sur le contexte de publication de Perception : “Avant la sortie de ce nouvel album j’étais au plus mal car j’avais l’impression qu’il ne correspondait en rien aux standards que je m’étais fixé. Je veux juste remercier les fans pour leur soutien sur ce projet. Je dois vraiment travailler sur ce problème, mais le succès de ce disque doit m’encourager” déclare-t-il, sans oublier de préciser qu’il demeure un éternel insatisfait “je pense que c’est un bon album, mais j’ai toujours le sentiment que n’importe quel album peut toujours être amélioré.” N’en déplaise à Nathan Feuerstein, son dernier projet est une totale réussite. L’écoute des 16 morceaux de Perception nous plonge au coeur d’un univers sombre et froid, au sein duquel le flow hargneux de NF, son principale point de comparaison avec Eminem, s’entrechoque avec l’énergie des productions qui sont pour lui le véritable point de départ du processus artistique : “Les instrus sont ce qui m’inspirent. Je m’assois en studio avec mon producteur et on crée des instrus toute la journée. Quand j’ai un bon feeling avec une instru, les mots viennent tous seuls. La plupart du temps, je compose d’abord, j’écris ensuite.” 

La musicalité d’un morceau est donc le carburant qui fait tourner le moteur de NF “les instrus me font expérimenter une émotion. Chaque session d’enregistrement est différente et c’est ce que je préfère dans mon métier : enregistrer, créer et ressentir quelque chose de nouveau à chaque fois” explique le rappeur qui travaille quasiment toujours avec le même producteur depuis le début de sa carrière. Une épopée musicale et humaine, documentée selon NF via ses disques, comme il le confie  “tous mes albums ont eu un gros impact sur ma personne, quand je les réécoute c’est comme si je relisais mon journal intime. À chaque fois je me dis ‘wow j’en étais là dans ma vie’, c’est comme un voyage dans le temps pour savoir où tu en étais dans la vie à un moment précis.” 

Outre ses propres expériences de vie, Nathan Feuerstein confesse que sa musique est également grandement influencée par le septième art, une véritable passion chez lui : “J’aime les films qui procurent de l’émotion aux spectateurs, les films qui touchent. Les B.O de longs-métrages sont une grande influence chez moi. J’adore spécialement Hans Zimmer. Prenez Inception, c’est le film que je préfère le plus au monde, mais il ne serait pas pareil sans cette musique extraordinaire.” Ces influences cinématographiques sont en effet facilement reconnaissables dans la musique du natif du Michigan, dont de nombreux morceaux possèdent une forte tonalité épique et sont teintés de dramatique. Et à l’image d’un long-métrage, NF raconte avant tout une histoire à son public. A mille lieux des egotrips luxueux de nombre de ses compères dans la rap US, le jeune homme de 26 ans n’hésite pas à aborder ses fêlures les plus intimes dans ces morceaux. 
L’exemple le plus frappant de cette honnêteté artistique est sûrement le morceau “How Could You Leave Us”, extrait de son album Therapy Session. Un titre de cinq minutes à propos de l’overdose de sa mère, conclu par une longue plainte du rappeur en sanglots. NF revient en détail sur ce superbe cri du coeur via une anecdote qui suffit amplement à comprendre le degré d’investissement humain qu’il met dans sa musique : “J’étais en studio avec mon producteur, on a écrit la mélodie au piano, ajouté quelques percussions. J’ai écrit beaucoup de chansons que je n’ai jamais utilisé, des paroles dont je n’ai jamais voulu me servir avant, et tout s’est retrouvé dans ce morceau” dévoile-t-il avant de continuer son récit “Quand je me suis senti prêt, j’ai demandé à mon producteur de quitter le studio d’enregistrement et je me suis retrouvé absolument seul là dedans. Evidemment, je n’avais pas prévu d’éclater en sanglots à la fin du morceau. C’était quelque chose de très fort émotionnellement et quand on a stoppé l’enregistrement je me suis rendu compte que je n’avais jamais réalisé que je ressentais certaines choses par rapport à ce décès.” 

Il conclue cette belle anecdote en expliquant que l’honnêteté de ce témoignage brutal et douloureux était sans aucun doute la raison de son succès chez les fans : “On a pas coupé les pleurs à la fin parce qu’on pensait que les gens s’identifieraient mieux au morceau comme ça. On peut déjà entendre l’émotion tout au long du morceau mais le fait de montrer qu’un artiste est vulnérable autorise son public à accepter qu’il peut l’être aussi.” NF refuse néanmoins de s’identifier à une sorte de gourou dont la musique exorciserait les fans du malheur dans leur vie “ça n’a jamais été mon but” déclare-t-il, ce serait en effet plutôt l’inverse selon lui “j’ai commencé à comprendre qu’il y avait beaucoup de gens qui se sentaient comme moi. Ce sont eux qui m’ont fait me dire ‘Je ne suis pas tout seul en fait.’ Je le ressens encore parfois sur scène, quand toute la foule rappe les paroles, le public me comprend, c’est une expérience indescriptible.” 

Et ces fans, qui sont-ils au juste ? NF déclare qu’ils sont à l’image de sa musique : “Mes albums sont très variés, si vous ne voulez pas écouter un banger vous sautez deux pistes et c’est d’un coup beaucoup plus calme. Il y en a pour tous les goûts. Cet éclectisme se retrouve dans mon public, il y a des jeunes de 18 à 25 ans tout comme des quarantenaires qui ne sont même pas venus accompagnés leurs enfants !” Encore méconnu sur le vieux continent, NF a néanmoins un conseil à adresser à ses potentiels nouveaux auditeurs “je dis toujours aux gens d’aller plus loin que les singles. L’une des choses les plus cool quand on aime la musique c’est de découvrir un morceau que l’on aime, en apprendre plus sur l’artiste, sur son projet et en explorer toutes les facettes” glisse-t-il, avant de livrer un constat plus général sur l’industrie du disque et les habitudes de consommation du public “J’aime une oeuvre dans son ensemble, même si ça devient de plus en plus un art en voie de disparition. Tout est basé sur des singles maintenant, on entend un son qui nous plaît et on ne sait même pas qui est derrière. Je n’en ai rien à faire d’être ‘célèbre’, quand je dis aux gens d’explorer ce que je fais c’est vraiment pour qu’il découvre de la musique qui peut leur plaire. Ce qu’il y a de plus en plus plaisant en tant qu’artiste c’est quand quelqu’un se demande ‘Wow qui est derrière ça ?'” 

À seulement 26 ans, NF semble avoir déjà vécu mille vies. De sa jeunesse marquée par les tragédies aux débuts compliqués et à la consécration dans les charts de Perception, le rappeur américain est loin d’être un artiste comme les autres. Non, Nathan Feuerstein n’est pas Eminem, Logic ou encore Macklemore. Il est NF. Il ne lui reste plus qu’à traverser l’océan pour confirmer ses superbes succès domestiques, afin de permettre au public européen de découvrir un artiste unique et surtout profondément humain. Comme dit plus haut, le jeune rappeur nous confessait qu’il aimerait bien avoir un moment pour visiter Paris. On ne peut que souhaiter qu’il aura bientôt le temps d’en visiter ses plus belles salles de concert.

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