La nouvelle n’a pas manqué de choquer ses fans et le monde du hip-hop : Lil Peep s’est éteint hier à l’âge de 21 ans des suites d’une overdose supposée de Xanax et Fentanyl. Au-delà de l’immense tristesse qu’il a provoqué, ce décès tragique vient rappeler un problème de fond bien connu de tous qui ne va pas en s’arrangeant : les références en masse, tendant parfois à l’apologie, aux drogues dures dans le rap. Qui peuvent se transformer en véritables dangers pour le public.

Nous vous en parlions récemment, la lean est devenue au fur et à mesure la drogue favorite de nombreux rappeurs qui ne manquent pas de lui rendre hommage. A$AP Rocky avec “Purple Swag” étant sans doute l’exemple le plus parlant ces dernières années. Mais l’apologie de la lean n’est pas, et n’a jamais été, un cas unique en matière d’apologie de substances. Si les années 90 étaient elles aussi marquées par la présence massive de références aux drogues dures dans le rap, la forme semblait alors être bien différente. Cocaïne, héroïne ou encore crack étaient bien au rendez-vous, mais bon nombre des artistes qui en usaient et en abusaient dans leur musique à l’époque, à l’image de The Notorious B.I.G, l’évoquaient comme un moyen de sortir de la précarité voire de survivre et se positionnaient ainsi comme des vendeurs, et pas des consommateurs fiers de l’être. Dans le légendaire “Everyday Struggle”, Biggie rappait “I know how it feel to wake up fucked up / Pockets broke as hell, another rock to sell / People look at you like you’s the user / Selling drugs to all the losers, mad buddha abuser” que l’on peut traduire par “Je sais ce que ça fait de se réveiller bousillé / Mes poches sont carrément vides, encore du crack à vendre / Les gens te regardent comme si tu étais consommateur / J’vends de la drogue aux ratés, je n’abuse que de la weed.” Cet extrait représente sans doute l’un des meilleurs exemples de l’évocation de la drogue dure comme un moyen de survivre et pas un plaisir personnel. Aujourd’hui, la donne a énormément changé et semble constamment plus loin, dans des rôles inversés : les rappeurs sont bien plus souvent des consommateurs fiers de substances dures et illicites que des vendeurs qui les évoquent comme un moyen de subsistance.

Si le milieu des années 2000 est marqué par Lil Wayne et ses déclarations d’amour à la drogue à travers des tubes planétaires, cela n’a pas été sans conséquence pour Weezy. Malaises, séjours à l’hôpital et coma, les excès l’ont rapidement rattrapé, au point que de nombreuses rumeurs sur sa mort se sont propagées ces dernières années. Mais c’est bien au début des années 2010 que le Xanax fait une arrivée massive dans le rap, à travers de nombreuses références faites par des rappeurs, idoles de la jeunesse américaine et mondiale, et de ce fait possédant une influence difficile à mesurer mais forcément énormément présente. En 2011, Tyler, The Creator rappait ainsi dans le morceau “Yonker”, qui cumule désormais 93 millions de vues sur YouTube : “I slipped myself some pink Xannies / And danced around the house in all-over print panties” qui se traduit par “Je me suis enfilé quelques Xannies rose / Et j’ai dansé dans toute la maison en slip à motifs“. Si la forme peut presque paraître drôle, la fond n’en reste pas moins grave et offre une image immédiatement plus sympathique à une substance faisant des ravages.

Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de références plus ou moins douteuses, mais qui atteint un paroxysme avec la génération qui explose aux yeux du monde entier ces derniers mois, à l’image notamment de Lil Pump et de son hit “Molly”. Un morceau qui explique de manière très simple qu’il est riche, bien habillé, qu’il plait aux filles, mais surtout qu’il s’empiffre de Molly, une forme pure d’ecstasy qui provoque l’euphorie, une distorsion des sens ainsi qu’une persuasion amplifiée des émotions. Elle a par exemple provoqué l’overdose quasi-simultanée de onze étudiants américains présents à une fête en 2015, durant laquelle ils avaient visiblement mal dosé la substance. Le morceau de Lil Pump n’a aucun autre objectif que d’en faire l’apologie, lui qui fait le parallèle entre son succès, sa musique, son mode de vie et sa forte consommation de drogues dures. Et ça en devient particulièrement gênant lorsque l’on constate l’impact monumental qu’il obtient à travers ses réseaux sociaux et ses propos, auprès d’un public en pleine adolescence dans la plupart des cas.

C’est une distinction importante à faire vis à vis d’un artiste comme Lil Peep qui ne se contentait pas d’évoquer la consommation de drogue pour le plaisir, mais qui se servait de la musique comme d’un appel au secours face à ses troubles mentaux et à sa dépression qu’il affichait sur Internet et dans sa musique. Suite au décès de Peep, le comportement de son entourage a largement été pointé du doigt car il apparaît comme hautement irresponsable face aux agissements du rappeur, et donc forcément responsable de cette fin tragique. Entre messages suicidaires, consommations excessives de différentes substances pour tester (et dépasser) les limites de son propre corps, Peep n’a jamais été remis dans le droit chemin. La pire illustration de cette irresponsabilité est sans doute une vidéo, depuis supprimée, postée par l’un de ses amis dans le tour-bus, au fond duquel on aperçoit un Lil Peep livide, semblant dormir, tandis que son ami est hilare, alors que Peep venait d’ingurgiter une importante quantité de Xanax, qui le dirigeait lentement vers la tragique fin que l’on connaît. Lorsque Isaiah Rashad mélangeait Xanax, lean et alcool et mettait sa vie en danger lors de la tournée de ScHoolboy Q pour Oxymoron, il a fallu l’intervention du patron de TDE, Anthony “Top Dawg” Tiffith pour mettre un terme à la descente aux enfers de l’artiste. Dès lors, Lil Peep aurait-il pu être sauvé avec un meilleur entourage et des figures d’autorité dans sa vie ? Peut-être, et c’est en cela que certains fans se sont montrés très remontés contre l’entourage de Lil Peep, qui n’a pas su l’aider alors que ce dernier ne cachait pas ses démons et son mode de vie. Il est donc impossible de mettre tous les rappeurs évoquant la drogue dans le même sac tant les cas peuvent être différents, mais certains en font une apologie grave à l’heure où certains de leurs compères en meurent. D’autant que la mort de Lil Peep n’est pas un cas isolé, la drogue ayant coûté la vie à bon nombre de piliers de l’industrie, à l’image de A$AP Yams ou de DJ Screw pour ne citer qu’eux.

Russ arborant un t-shirt provoquant avec pour message “Combien de Xanax et de Lean tu dois consommer avant de réaliser que tu n’es qu’un putain de raté”

Des rappeurs anciennement addicts se positionnent désormais contre la drogue dure, à l’image d’Isaiah Rashad et Chance The Rapper. Ce dernier avait d’ailleurs expliqué que la drogue aurait pu lui coûter sa carrière tant elle l’avait rendue léthargique et incapable d’avancer sur ses projets à la suite de la sortie de Acid Rap. Plus récemment, c’est Russ qui s’est durement positionné contre l’apologie des substances dans l’industrie. Bien que cela n’a pas été du goût de tous car sans la moindre retenue, difficile de lui donner tort quand cette même industrie pleure aujourd’hui l’un de ses membres qui avait tout juste l’âge de légalement acheter de l’alcool ou de déposer un bulletin de vote dans une urne.

La drogue dure, un problème national que le rap symbolise

La drogue n’a jamais été aussi mortelle aux États-Unis. Ces dernières années, les références aux drogues dures dans le rap américain n’ont cessées de croître, notamment au travers des paroles de toute la nouvelle scène étiquetée « SoundCloud », quand, dans le même temps, le nombre d’overdoses dues aux drogues a été multiplié par 2 en dix ans, passant d’environ 30 000 en 2005 à plus de 60 000 en 2016, comme le note le New York Times. Si ce chiffre peut paraître énorme au premier abord, il devient encore plus critique lorsque l’on compare ce total aux autres causes de morts « accidentelles ». Ainsi, le nombre de morts par balles aux États-Unis n’a jamais dépassé les 40 000 personnes par an (le plus grand nombre de morts par balles étant de 38 000 en 1993), le nombre de morts sur les routes n’a jamais dépassé les 52 000 personnes (en 1972). Entre 2015 et 2016, le NYT estime que le nombre d’overdoses a augmenté de 19%.

La drogue et les overdoses qu’elle peut provoquer sont donc aujourd’hui la première cause de mortalité non-naturelle aux États-Unis, alors que les substances illicites dites « dures », comme le Xanax, le Percocet, la MDMA, et tous les dérivés de pilules qui sont d’après le Guardian les premières portes d’entrée vers d’autres substances comme l’héroïne, quand elles ne sont pas elles mêmes des dérivés de cette drogue bien connue. L’une des substances les plus consommées et les plus addictives est l’OxyContin, un calmant sous forme de pilule qui représentait en 1996 un chiffre d’affaire de 46 millions de dollars. En 2016, 262 millions d’ordonnances pour ce médicament ont été délivrées sur le territoire américain, portant le chiffre d’affaire pour ce seul médicament à plusieurs dizaines de milliards de dollars (le montant réel n’est pas encore connu, mais il pourrait même représenter plusieurs centaines de milliards de dollars, le prix moyen du médicament étant de 202 dollars). Plusieurs entreprises produisant ce médicament hautement addictif ont d’ailleurs été condamnées en 2007 à payer 635 millions de dollars d’amende pour avoir caché le degré de risque du médicament, notamment au niveau des risques d’addiction, comme le rappelle le Los Angeles Times.

Les références à la drogue pharmaceutique dans le rap sont en nette hausse. Document du Daily Mail.

Si la corrélation entre l’augmentation de la mortalité liée à la drogue et son apologie permanente dans le rap de la nouvelle génération est loin d’être avérée ou même nécessairement liée, les chiffres interpellent. La génération des Lil Pump, Lil Xan (bien que ce dernier en dénonce aujourd’hui les méfaits) et autres rappeurs incarne sans aucun doute cette problématique. Suivis par des millions de jeunes, voire très jeunes fans, ces artistes usent ou ont usé de leurs réseaux sociaux pour mettre en scène leurs pratiques illicites, créant un imaginaire “cool” autour de substances extrêmement dangereuses et addictives, comme l’illustre le tragique décès de Lil Peep dans la nuit du 15 au 16 novembre. Si la consommation de drogue a toujours été fortement présente dans le milieu de la musique, à l’image des substances que pouvaient prendre les rockeurs dès les années 1960, et si certains artistes en ont par le passé déjà fait l’apologie, nous sommes aujourd’hui en 2017 et la surexposition médiatique des artistes est telle que leur degré d’influence ne se limite plus à la seule sphère de leur musique. Avec notamment Instagram, de nouvelles audiences sont touchées et les catégories d’âges des personnes suivant les artistes et les observant consommer des substances toutes plus dangereuses pour la santé les unes que les autres commencent bien souvent au début de l’adolescence, à une période durant laquelle les fans forment et construisent leur identité et sont particulièrement influençables.

Si la corrélation entre l’augmentation des références et des apologies aux drogues dures sont en effet difficiles à prouver et ne résultent sans doute qu’en faible partie du nombre de morts par overdose, il n’empêche que cette faible partie n’aurait pas due être influencée par le rap et les rappeurs souvent fantasques aux modes de vie différents, qui les conduit à faire l’apologie de telles substances. Et si les artistes sont prêts à limiter leurs références au Xanax et autres produits, cela fera relever à la nouvelle génération de rappeurs deux nouveaux défis : rester en vie et écrire d’autres paroles.

 

Écrit par Léo Devaux et Corentin Saguez 

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