Rarement considéré comme le meilleur album de la discographie de Yeezus, 808’s and Heartbreak est pourtant l’un des disques majeurs du XXIème siècle. Il a en effet permis à Kanye West d’opérer l’une des plus grandes révolutions qu’ait connu le hip-hop.

Classé parmi les 40 albums les plus révolutionnaires de l’histoire de la musique par le magasine Rolling Stone, le cas 808’s and Heartbreak est un éternel sujet de débat chez les fans de Kanye West. Là où certains louent son ambition avant-gardiste et sa beauté froide, d’autres n’y voient qu’une expérimentation artistique ratée dans les grandes largeurs. Que l’on apprécie le réécouter ou non, le quatrième album de Yeezus doit néanmoins mettre tout le monde d’accord sur un point qui est loin d’être un détail, 808’s and Heartbreak a façonné la musique des années 2010 comme aucun autre disque. Les lamentations robotiques de Kanye West ont ouvert la voie à une génération entière de nouveaux artistes, tous inspirés par l’extraordinaire avant-gardisme du projet brise-coeur du virtuose de Chicago. Car s’il sonne terriblement actuel, il ne faut pas oublier que 808’s and Heartbreak a été publié le 25 novembre 2008. Une époque où il ne sonnait comme rien de connu.

Arrivé au sommet du game grâce à l’extraordinaire succès de Graduation en 2007, Kanye West connaît alors un violent retour sur terre. En quelques mois, sa mère Donda décède brutalement des suites d’une opération de chirurgie esthétique et sa fiancée Alexis Phifer le quitte après six ans de vie commune. Au plus haut artistiquement et au plus bas humainement, Kanye West va alors enregistrer en trois semaines un album en forme d’exutoire. Il décrit alors ce nouveau projet en ces termes : “Le hip-hop est fini pour moi. Je chante, je ne rappe plus. Je veux maintenant faire partie de ces artistes que l’on voit sur de vieilles photos en noir et blanc : les Rolling Stones, les Beatles, Jimi Hendrix… Et je ne veux pas y arriver en faisant un autre album de rap bourré de samples. J’ai du créer un tout nouveau genre musical pour mettre un nom sur ce que je fais désormais et ça s’appelle ‘pop-art’, à ne pas confondre avec le mouvement d’art visuel. Je réalise que ma place dans l’histoire est d’être la voix d’une génération.” Difficile aujourd’hui de lui donner tort.

A sa sortie, l’album est très froidement accueilli par la presse spécialisée. Et même s’il réussit de jolis scores de vente, 808’s and Heartbreak laisse beaucoup de fans sur leur faim. Sur le plan musical, la disparition du rap au profit d’un chant intégralement autotuné, les productions ultra-minimalistes et l’utilisation massive de l’archaïque machine à rythme TR-808 ne convainquent pas. Côté texte, 808’s and Heartbreak surprend de par son récit de la tristesse, de l’abandon et de la solitude, des thématiques qui n’avaient alors jamais été explorées sur un projet hip-hop de si grande envergure. L’album est alors considéré par beaucoup comme le premier échec de la carrière de West. A l’image du séisme provoqué par le passage de Bob Dylan à la guitare électrique lors du festival de Newport en 1965, l’incursion de Kanye du côté de la pop électronique à la tonalité triste en 2008 n’est pas compris par les fans.

Alors qu’il nous avait habitué à des samples soul d’une extrême qualité, Yeezus prend tout le monde à contre-pied en noyant son album sous des nappes synthétiques, chose rarissime pour l’époque. En rompant avec la tradition qui a en partie fait sa renommée, Kanye West décide de faire ce qu’ont fait avant lui tous les grands artistes, dans tous les domaines artistiques : déconstruire son oeuvre pour repartir à zéro dans une nouvelle direction. Souvent incompris sur le moment, ces changements d’orientation prennent une dimension nouvelle des années plus tard, lorsqu’on peut mesurer l’impact qu’ils ont eu sur leur mouvement artistique. Car si 808’s and Heartbreak ne sonnait en rien comme son époque, notre époque sonne terriblement comme 808’s and Heartbreak.

La sensibilité assumée et le côté brut de cet album ont en effet permis de faire comprendre à de nombreux jeunes artistes qu’il était possible de faire part de ses sentiments, de ses faiblesses et de ses doutes dans le hip-hop. C’est en effet lorqu’il a sonné le plus robotique que Kanye West a semblé le plus humain. Contrairement à maintenant, il n’était pas habituel de voir un artiste étaler son mal-être intime dans le hip-hop des années 2000. La mélancolie de Drake et Kid Cudi, le déchirement de Frank Ocean et les doutes existentiels de Childish Gambino n’auraient sûrement jamais vu le jour sans cette première pierre posée par Kanye West en novembre 2008. En introduisant ces thématiques nouvelles dans le hip-hop, Yeezus a signé l’un des albums les plus universels qu’il soit. Car si tout le monde ne peut pas s’identifier à des textes vantant le faste d’un mode de vie ultra-luxueux, fait de filles faciles et de voitures de sport, n’importe qui peut comprendre l’insupportable souffrance engendrée par la perte d’un être cher à son coeur.

Sur la forme, 808’s and Heartbreak a lui aussi marqué son époque. Kanye West a en effet démocratisé l’utilisation de l’auto-tune dans le hip-hop, technologie qui était jusque là l’apanage de T-Pain et Lil Wayne. Les deux hommes ont d’ailleurs collaboré avec Yeezus sur cet album, le premier apprenant à West à chanter en utilisant ce logiciel de correcteur de tonalités, le second apparaissant en featuring sur “See You In My Nightmares”. Désormais répandu partout, de PNL à Travis Scott, l’auto-tune doit en partie son regain de popularité aux expérimentations sonores de Kanye sur 808’s and Heartbreak. Le choix du chant au profit du rap, surprenant à l’époque, est désormais monnaie courante dans le hip-hop. Auteur d’hymnes pop comme “One Dance” ou “Take Care”, Drake a d’ailleurs toujours reconnu que personne n’avait eu autant d’influence sur sa musique que Kanye West.

Quelques mois après la sortie de 808’s and Heartbreak, le tout jeune Canadien rappait sur l’instru de “Say You Will” avec son titre “What’s Real”. Le recul permet désormais de le dire, la révolution musicale engendrée par le projet de Kanye West a permis l’émergence de Drake. Mais il fut loin d’être le seul. Dans le même temps, Kid Cudi, le protégé de West, sortait son chef-d’oeuvre Man on the Moon : The End of Day. Héritiers direct de Kanye West et de 808’s and Heartbreak, Kid Cudi et Drake ont à leur tour inspiré une nouvelle génération d’artistes. Travis Scott en est l’un des exemples les plus frappants, ce dernier vouant une admiration sans faille à Cudi. Les productions électroniques du rappeur texan, ainsi que son utilisation massive de l’auto-tune le relient directement à l’empreinte laissée par le son de 808’s and Heartbreak. Difficile de ne pas également citer Future, dont les productions les plus mélancoliques sont également de dignes héritières de ce que Kanye a créé sur ce quatrième album tant décrié.

La génération des Drake, Cudi, Gambino ou Frank Ocean n’est pas la seule à avoir pris de pleine face ce quatrième disque de Kanye West. S’ouvrir aujourd’hui à la discographie de jeunes artistes tels que Lil Uzi Vert ou Trippie Redd permet d’encore plus saisir l’impact de cet album aussi bien dans le fond que la forme. On peut aussi évoquer des artistes comme Desiigner ou XXXTENTACION qui ont su en partie se l’approprier avec une musicalité saturée et une utilisation massive de l’autotune pour le premier et une utilisation des thèmes de ce quatrième album de Ye’ sur tout un projet pour le second. Aujourd’hui, un artiste comme Trippie Redd bâtit un projet entier sur la mélancolie amoureuse, accompagnée par une utilisation haut perchée de l’autotune qui fait évidemment écho à 808’s and Heartbreak. Le paroxysme de cette influence sur la new wave est sans doute atteint avec le tube “XO Tour Llif3” de Lil Uzi Vert qui a réussi à faire bouger toutes les têtes sur un morceau larmoyant évoquant la dépression et le suicide sur fond de déception amoureuse. Ce que 808’s and Heartbreak avait tenté d’amener au rap, Lil Uzi Vert l’a concrétisé de la meilleure des manières.

Mais qui de mieux que Kanye pour parler de ce que fait Kanye ? 808’s and Heartbreak c’est la perte de plusieurs êtres chers au même moment. C’est comme perdre une jambe et un bras et devoir trouver un moyen pour continuer de marcher” avait-il déclaré au moment de la sortie du disque. En produisant un album chanté sans savoir chanter, plongé dans la musique électronique alors qu’il n’était jusque là connu que pour ses samples soul, infiniment triste et déchirant alors que le hip-hop célébrait jusque là la réussite et l’ascension sociale, Kanye West a redistribué les cartes. Les plus audacieux iront jusqu’à relier l’ambiance déprimante de 808’s and Heartbreak à la morosité et à la peur engendrée par le krach boursier de 2008, faisant de cet album la porte d’entrée vers une nouvelle ère culturelle, plus introspective et fragile. Sans aller jusque-là dans l’interprétation du projet de West, on peut avancer sans l’ombre d’un doute qu’il est l’album le plus influent de sa carrière. Paradoxalement coincé entre ses deux meilleurs projets, 808’s and Heartbreak est bien “the coldest story ever told” par Kanye. Une histoire froide et douloureuse qui a changé la musique, imaginée par la voix d’une génération.

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