Aujourd’hui quasi unanimement considéré le meilleur rappeur au monde, Kendrick Lamar a souvent été le fruit de nombreuses théories. Pourtant, l’une d’entre elle reste largement inexplorée, alors qu’elle est sans doute celle qui en dit le plus sur le personnage qu’est devenu le rappeur.

Considéré comme un artiste sage et positif dans un milieu pour le moins tumultueux, la réalité du personnage de Kendrick Lamar pourrait avoir été toute autre. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, le rappeur semble en fait, depuis de nombreuses années maintenant, tenter de confesser un meurtre à travers toute une frange de sa musique.

Si l’on s’y penche de plus près, la musique de Kendrick Lamar regorge de références à la violence et au meurtre. Rien de bien surprenant à première vue, d’autant plus lorsque l’on sait dans quel milieu difficile et hostile il a grandi. Toutefois, ces références à la violence n’ont rien de banales dans certaines circonstances, où elles paraissent d’avantage être des confessions d’un être blessé par son vécu et sa relation tumultueuse avec les rues de son quartier de Compton. Kendrick a, par le passé, explicitement affirmé avoir ôté la vie d’autrui, sans que ça ne puisse passer pour une quelconque métaphore ou figure de style. Et la chose la plus folle, c’est que cela n’a pas l’air d’avoir particulièrement choqué ses fans, qui n’ont peut être pas pris la référence au sérieux.

Une forme d’idéalisation et de quasi déification de la musique et du personnage qu’englobent Kendrick Lamar font que la question du bien et du mal ne se pose plus forcément. Kendrick incarne une certaine image du bien dans le rap. Le fait de l’imaginer assassiner quelqu’un semble donc incompatible avec son image d’artiste activiste qui lutte pour la condition d’autrui. Pourtant, ses propos sont là. Et sauf mensonge grossier ou métaphore très tirée par les cheveux, la musique de Kendrick Lamar nous aura appris ad-minina une chose de lui : il aurait un jour ôté la vie à quelqu’un.

La confession d’un meurtre dans sa musique remonte aux premiers morceaux premiers morceaux de Kendrick, mais l’une des traces les plus palpables remonte à 2010, avec le morceau “Ignorance is Bliss“. Le texte se revendique comme étant “basé sur une histoire réelle” et s’offre une fin des plus morbides où, par vengeance après avoir perdu un proche, le jeune Kendrick Lamar assassine froidement un homme en pleine rue. Pour beaucoup de fans, ce morceau est le premier lien que fait l’artiste de Compton avec un meurtre qu’il aurait accompli. Ce texte est d’autant plus marquant que, contrairement aux autres morceaux, il n’est pas dans le lyrisme ou la figure de style mais au contraire issu d’un morceau visuel et très imagé. Dès lors, les références dans sa discographie s’enchainent :

– “Ab-Soul Outro” — “My innocence been dead” “Mon innocence est morte”

– “Hol Up” — “As a kid I killed two adults, I’m too advanced” “Enfant, j’ai tué deux adultes, j’étais trop avancé”

– “M.A.A.D City” — “If I told you I killed a nigga at 16, would you believe me? Or see me to be innocent Kendrick you seen in the street” “Si je vous disais que j’ai tué un noir à 16 ans, me croiriez vous ? Ou me verriez vous comme le Kendrick innocent que vous voyez dans la rue”. Dans le même morceau il rappe aussi “Kendrick AKA Compton’s Human Sacrifice” “Kendrick a.k.a le sacrifice humain de Compton”

– “The Blacker The Berry” — “So why did I weep when Trayvon Martin was in the street, when gang banging make me kill a nigga blacker than me” “Alors pourquoi j’ai pleuré quand Trayvon Martin était dans la rue, alors que les guerres de gang m’ont poussé à tuer un renoi plus noir que moi”

– “The Blacker The Berry” − “Been feeling this way since I was 16” “J’ai ce sentiment en moi depuis mes 16 ans”

– “His Pain” — “Two weeks before that I shot them bullets and he was gone” “Deux semaines avant ça, je tire ces coups de feu et il était mort”

On peut aussi trouver des références plus marquées par des sous-entendus à l’image de quand il déclarait “When shit hits the fan is you still a fan ?” “Quand les faits éclateront aux yeux de tous, seras-tu toujours fan ?“, dans le morceau “Mortal Man”. En clair, Kendrick multiplie les références plus ou moins directes à un meurtre tout en l’associant régulièrement à ses 16 ans, quand il passait énormément de temps dans les rues de Compton. À noter que sur DAMN., son dernier album en date, l’outro se conclut par le meurtre d’un jeune homme alors qu’il venait en aide à une vieille dame. Marqué par une double lecture évidente, DAMN. est, peu importe l’ordre d’écoute, marqué par ce meurtre. Dans une écoute traditionnelle il sert de mise en situation et sous entend que la mort lance le projet. Dans le sens inverse, l’album se conclut sur ce meurtre, ce qui lui offre une lecture encore plus sombre, en montrant peu à peu le glissement du protagoniste vers l’obscurité et dont le meurtre en sera la conclusion.

Bien que le rappeur de Compton soit passé maitre dans l’art de la métaphore, ces multiples références à un meurtre, en employant toujours la première personne, semblent difficilement anodines. D’une manière ou d’une autre, Kendrick Lamar a été durement marqué par la violence de son environnement et son implication dans celui-ci reste ouvert à des interprétations qui ne font guère de doute et sont évidemment très morbides. Sa musique étant connue comme particulièrement véridique, cela renforce encore plus les questionnements autour de ces indices laissés par le principal intéressé.

La chose la plus frappante lorsque K-Dot évoque ce supposé meurtre est la manière peu glorieuse avec laquelle il le fait. Si cela s’est réellement déroulé, il l’évoque plein de remords, sans chercher à glorifier ce geste potentiel pour se vendre comme un gangster.

Cette théorie prend un peu plus de poids lorsque l’on sait que c’est à 16 ans que Kendrick Lamar a décidé de prendre la musique plus au sérieux, à la fois pour sortir de la rue que pour s’offrir un futur loin des violences et de la pauvreté. Cela renforce donc l’idée qu’un évènement déclencheur a eu lieu qui l’a poussé à entreprendre des changements dans sa vie. Dans le morceau “Sherane a.k.a Master Splinter’s Daughter”, on peut entendre la mère de Kendrick tenter de le joindre en lui laissant un message vocal dans lequel elle déclare “You keep fuckin’ around in them streets, you ain’t gon’ pass to the next grade, 11th grade” “Si tu continue à faire des conneries dans ces rues, tu ne passeras pas en 1ère.” Alors que c’est donc à l’âge de 16 ans, quand il doit passer en première, que sa mère tente de le remettre sur le droit chemin, Kendrick associe donc encore ses erreurs de jeunesse à cet âge également associé aux références meurtrières et son déclic comportemental et artistique. Dans une interview radio à la fin de l’année 2015, il avait notamment expliqué au sujet des références au meurtre dans “The Blacker The Berry” :

« Ce n’est pas moi qui vise ma communauté. C’est moi qui me vise moi même. Je ne parle pas de ces choses si je ne les ai pas vécues, j’ai fait du mal à des gens dans ma vie, et j’y pense encore avant de m’endormir la nuit. »

Dès lors, toutes les interprétations sont possibles. Si meurtre il y a eu, il peut être lié à un cas de légitime défense, à un accident, à de nombreuses choses qui créent un contexte que l’on ne peut connaitre en l’état. Les textes des artistes n’ont de toute façon pas valeur de témoignages judiciaires, mais lorsque l’une des plus grandes plumes du rap moderne évoque avec récurrence un thème avec autant de détails, d’introspection et surtout d’un sentiment de remord évident, cela ne peut pas passer inaperçu bien longtemps. Kendrick Lamar lui-même le sait, laissant entendre que la vérité sera connue de tous tôt ou tard.

En nous offrant des détails, un contexte, un âge et un ressenti, le principal intéressé laisse alors la porte ouverte aux fans pour tenter de le comprendre et d’interpréter ses propos, souvent très clairs malgré son amour de la métaphore. Les fans ne sauront probablement jamais si cette théorie est avérée, mais elle peut en tout cas nourrir à juste titre les fantasmes autour d’un rappeur qui a déjà marqué sa génération au fer rouge.

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