Alors que le tournage de la deuxième saison a débuté, retour sur ce qui fait que la série de Donald Glover est l’une des plus belles pépites télévisuelles du moment.

Atlanta est une oeuvre impossible à classer. Pas vraiment comédie, pas vraiment drame, la création de Donald Glover est un véritable ovni. Reposant sur un pitch plutôt simple en apparence, les 10 épisodes d’Atlanta plongent le spectateur dans un univers à la fois tristement réaliste et délicatement onirique. Les pérégrinations d’Earn (Donald Glover) sont aussi émouvantes que pathétiques, lui l’intello ayant raté son brillant avenir, se retrouvant fauché et père d’une petite fille. Devenu manager de Paper Boi, son cousin en train de percer dans le rap, le personnage interprété par Donald Glover évolue dans un monde désabusé, parfois hostile, mais surtout bien réel. Véritable peinture sociale sur la condition afro-américaine de notre époque, Atlanta est à la fois une série sur la mort du rêve américain, les questionnements existentiels des jeunes adultes et la violence du milieu du hip-hop.

La force de la série réside en effet dans sa capacité à parler brillamment de tout, mais surtout de rien. Pas véritablement connectés entre eux, les dix épisodes de la saison 1 exposent en permanence le vide, l’ennui et l’absurdité de la société dans laquelle sont plongés les différents protagonistes. Il suffit de se remémorer l’extraordinaire scène du commissariat dans l’épisode 2 pour s’en rendre compte. La galerie de personnages dépeints par Donald Glover est resplendissante de justesse, de folie, d’humour et de détresse. On passe du transsexuel gêné de retrouver son ex qui ignorait qu’il était un homme, au vieillard atteint de maladie mentale et buvant l’eau des toilettes avant de se faire sauvagement battre par un policier blanc, le tout devant un Earn autant médusé que blasé, sa posture principale dans la série.

Car si Earn demeure le protagoniste principal du show, Atlanta parvient à créer des personnages secondaires et tertiaires de très haute volée. C’est aussi à ça que l’on reconnaît une grande d’oeuvre. On pense immédiatement au génial Darius, aussi perché qu’il est intelligent et lucide. Les personnages féminins ne sont pas en reste, à l’image de Val, à qui tout le monde répète sans cesse qu’elle doit se départir de son image clichée de “femme noire en colère.” N’importe quel personnage est dépeint avec une extrême douceur, avec tendresse. Comme pour montrer que chacun essaie de s’en sortir comme il peut. Donald Glover ne porte pas de jugements, il montre simplement les désillusions et les remous de l’existence des jeunes afro-américains vivant dans le sud des Etats-Unis.

La réalisation de la série va d’ailleurs dans ce sens. Aidée par une photographie sublime, Atlanta retranscrit avec brio l’environnement urbain et industriel de la plus grande ville de Géorgie. Les plans larges semblent souvent sortir tout droit d’un Tumblr branché et mélancolique, tandis que les gros plans sur les émotions des personnages sont d’une infinie finesse. L’absurdité poétique d’Atlanta est parfaitement retranscrite à l’écran, notamment lors de la scène où la voiture invisible d’un joueur NBA renverse des fêtards à l’extérieur d’une boîte de nuit. Concept phare d’Atlanta, l’humour absurde sert ici à appuyer le propos de Glover sur la vie de ces jeunes adultes cherchant à survivre dans une jungle sociale de plus en plus inamicale. 

Si Atlanta fait rire comme elle fait pleurer, cette “dramédie” est surtout le reflet télévisuel le plus réaliste de la fracture sociale dans laquelle baignent aujourd’hui les Etats-Unis. L’analyse que fait Donald Glover de l’existence d’un jeune afro-américain dans l’Amérique actuelle est tout simplement parfaite. Sans cesse confronté à des personnages blancs ignorants, indélicats, sans jamais réellement se rendre compte de ce qu’ils font, Earn ne se rebelle que trop rarement contre le traitement qui lui est réservé. N’osant rien dire quand un programmateur de radio blanc l’appelle “Nigga”, le mot le plus tabou de la langue américaine, le personnage interprété par Donald Glover semble plus résigné qu’indigné. Comme une grande partie de ses compatriotes.

Considéré par beaucoup comme le meilleur épisode de la série, “B.A.N” est un chef d’oeuvre de parodie et d’analyse sociologique. Ces vingt minutes au coeur de la chaîne fictive Black American Network sont assurément l’un des plus grands moments de télévision de la décennie. Entre le reportage sur un jeune afro-américain se considérant comme un blanc de 35 ans originaire du Colorado, le débat de Paper Boi avec une sociologue blanche bien-pensante sur la changement de sexe de Caitlyn Jenner, “B.A.N” est un bijou de satyre tant les thématiques de l’épisode font écho à des débats publics bien réels. 

Avec Atlanta, Donald Glover a réussi son pari. Celui de montrer la vie méconnue de ces jeunes adultes qui ne travaillent pas dans les cafés branchés de Brooklyn ou qui ne sont pas graphic designers à Los Angeles. Vainqueur de deux Golden Globes et deux Emmy Awards, la saison 1 d’Atlanta a frappé un grand coup dans l’univers des séries. Plongé dans un doute constant, à l’image de son créateur, l’univers du show diffusé sur FX regorge de détails et de clins d’oeil, ce qui lui permet d’être visionné encore et encore, afin d’apprécier le fantastique travail de Donald Glover et ses équipes. Quel plus bel hommage pouvait-il faire à sa ville natale que de montrer avec honnêteté et douceur les vies tumultueuses de ses habitants ?

Néanmoins, le plus dur reste à venir. La deuxième saison est en général la plus compliquée à réaliser pour les créateurs de série. Passé l’effet de surprise et l’émerveillement de la première salve d’épisode, Atlanta sera attendue au tournant. Ce défi ne devrait néanmoins pas faire peur à Donald Glover, qui a confirmé avec ces 10 premiers chapitres qu’il était l’un des artistes les plus talentueux de sa génération. Rendez-vous en 2018 donc, pour découvrir la suite des aventures de Paper Boi, Darius, Val et tous les autres. “Je perds toujours” déclarait Earn dans le premier épisode d’Atlanta. Artistiquement, Donald Glover fait lui tout l’inverse.

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