L’influence de l’album de JAY-Z et Kanye West sur le hip-hop actuel et la pop culture dans son ensemble n’a que peu d’égal.

L’histoire de la musique retiendra que la terre a tremblé un 8 août 2011. Rarement un album n’avait suscité autant d’attente que Watch The Throne. Il suffit de se replacer dans le contexte de l’époque pour le comprendre. Kanye West et JAY-Z planent alors au sommet du rap game et ils décident de s’allier pour créer un manifeste affirmant leur suprématie. Les rois demandent au monde de regarder le trône depuis lequel ils viennent distiller un imposant monument musical de douze titres.

Cohérent de bout en bout, Watch The Throne est artistiquement proche de la perfection. Avant-gardiste et maîtrisé, le disque se vend à 460 000 exemplaires en première semaine et fait le tour du monde dans les mois qui suivent avec une tournée de plus de 80 dates à guichets fermés. Mais le plus important est ailleurs. En sortant Watch The Throne, JAY-Z et Kanye West ont laissé une marque indélébile sur un genre musical, une époque et une culture.

Comme dit plus haut, Watch The Throne est avant tout l’histoire d’une rencontre. Celle d’un rap brut et direct ancré dans la tradition new-yorkaise, avec les excentricités créatives d’un génie autoproclamé, puisant son inspiration dans la soul comme dans le rock et la musique électronique. La rencontre de deux égos surdimensionnés, nourris aux succès et aux marques de luxe, unis par un dénominateur commun : la suprématie. C’est aussi l’histoire du petit frère, producteur au statut d’outsider dans le rap qui réussit à grimper les échelons pour enfin regarder l’un de ses idoles dans les yeux le temps d’un projet. Au-delà du message de suprématie du duo, c’est aussi un message de consécration pour l’enfant de Chicago.

Avec un titre comme Watch The Throne, une pochette dorée imaginée par Ricardo Tisci et leur CV respectif, JAY-Z et Kanye West n’avaient pas le droit à l’erreur. Et ils n’ont pas déçu. Dense, intense et complexe, la collaboration événement a conquis les critiques et le public dès sa sortie. Portée par des singles devenus cultes à l’image d’un “Ni**as In Paris” pouvant aisément être considéré comme l’un des titres phares du XXIème siècle, Watch The Throne étale avec brio le savoir-faire et l’alchimie entre les deux poids lourds du rap US.

La force musicale de l’album réside dans sa capacité à rester fidèle aux univers des deux hommes tout en parvenant à trouver un point d’équilibre d’une extrême justesse. Le luxe, l’opulence, l’attrait du pouvoir sont des thématiques centrales de Watch The Throne, faisant de l’album un sommet d’egotrip. Néanmoins, le disque se révèle engagée politiquement et socialement, s’interrogeant sur la condition afro-américaine aux Etats-Uni ainsi que sur les travers inhérents au star-system et de la célébrité.

Eclectiques au possible, Hova et Yeezus n’hésitent pas à explorer des territoires sonores divers et variés, samplant aussi bien Nina Simone sur “New Day” que Cassius sur “Why I Love You” ou encore Otis Redding sur le mythique “Otis.” Du côté des featuring, les deux rappeurs réunissent une cour de qualité : Beyoncé, Frank Ocean et Mr. Hudson brillent lors de leurs interventions. La production n’est pas en reste, avec les participations de Jeff Bashker, Mike Dean, Swizz Beatz ou encore Q-Tip.Le Watch The Throne de Kanye West et JAY-Z est au hip-hop ce que “The Dark Knight” de Nolan est au blockbuster : une oeuvre ayant redéfini les codes d’un genre. Les deux souverains ont prouvé au monde qu’il était possible de réussir un album collaboratif de très grande qualité dans le rap moderne. Les secousses du séisme provoqué à l’époque par l’association de Kanye West et JAY-Z se font encore ressentir de nos jours, en atteste le nombre d’albums collaboratifs régulièrement teasés par les plus grandes stars actuelles. A$AP Rocky et Tyler, The Creator, Kendrick Lamar et J. Cole, Drake et Kanye West (oui, encore lui)… Tous ont annoncé disposer d’un album en duo dans les tiroirs.

Malheureusement, peu de collaborations d’envergure ont vu le jour depuis, excepté What A Time To Be Alive de Drake et Future en 2015. Un constat qui rend l’oeuvre de JAY-Z et Kanye West encore plus hors-norme. Les deux hommes ont en effet pris le temps d’enregistrer leur disque aux quatre coins du monde, puis d’enchaîner sur une tournée longue de plusieurs mois, rythmées par les performances frénétiques de “Ni**as in Paris”. Là où de nombreux artistes ne veulent pas trouver le temps dans leur agenda pour se lancer dans une telle croisade musicale, les auteurs de Watch The Throne ont fait le pari (gagnant) de se lancer pleinement dans l’aventure collaborative.

Sur le fond, l’egotrip habituel des deux rappeurs se teinte ici d’une déclaration d’amour à l’art et à la haute-couture. Multipliant les références aux marques de luxe et aux peintres branchés comme Warhol et Basquiat, les deux artistes imposent définitivement ces références dans la culture hip-hop. Longtemps réservé aux élites blanches, le monde du luxe sert ici de tremplin à l’inspiration des rois du hip-hop. À l’instar de l’incursion progressive du rap dans la publicité et de l’établissement d’A$AP Rocky comme une marque à part entière, les interprètes de Watch The Throne ont conquis de nouveaux territoires de la culture populaire.

Publié juste avant l’émergence de la nouvelle génération emmenée par les fers de lance Kendrick Lamar et J.Cole, le timing de ce projet commun était parfait. Probablement conscients qu’une place sur le trône ne se conserve pas éternellement, JAY-Z et Kanye West ont su identifier le moment parfait pour réaliser une oeuvre d’une telle envergure, en bons visionnaires et businessmen qu’ils sont. Aujourd’hui en froid suite à des différents d’ordre financier, Hova et Yeezus ne semblent pas partis pour rééditer une telle performance ensembl, bien que Kanye West tenterait actuellement de faire la paix avec son ancien ami. Voilà pourquoi Watch The Throne doit être chéri, réécouté encore et encore. Pour les répercussions qu’il a causé, sa qualité intrinsèque et les personnalités hors-normes de ses hauteurs, l’héritage culturel de cet album demeurera intemporel.

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