Au détour d’un énième débat rap, vous avez probablement déjà entendu des fans se lamenter sur la qualité globale du rap new-yorkais en 2017, dont la superbe des années ’90 a été éclipsée par la productivité étouffante de la south ces dernières années. Cette inquiétude, bien que légitime, est paradoxale, puisqu’à défaut d’avoir autant de talent qu’auparavant, New-York peut se targuer d’avoir vu grandir l’un, si ce n’est le plus grand talent né dans le milieu des années 1990 : Jo-Vaughn Virginie Scott, dit Joey Bada$$.

Bada$$ semble posséder tous les atouts pour devenir l’une des plus grosses stars de l’industrie, pourtant son dernier album en date n’a pas connu de progression commerciale vis-à-vis du premier opus et l’effervescence autour de sa musique semble se stabiliser à un excellent niveau mais à un stade assez éloigné du statut de superstar. A-t-il atteint son plafond de verre ? Peut-être. Il est en tout cas sûr que le garçon ne se laissera pas décourager. Sa vie est une immense succession de challenges et de défis que Joey a toujours franchit avec succès.

Passionné de poésie et rêvant à un avenir d’acteur, le rap n’était pas vraiment le destin que Joey imaginait. Pourtant, lorsqu’au lycée il découvre la dure réalité du métier d’acteur et de ses nombreux comédiens qui se perdent dans l’immensité new-yorkaise à la recherche d’un rôle, l’ado prend un virage à 180 degrés qui sera la musique, et plus particulièrement le rap. Fort de sa rencontre avec Capital STEEZ, CJ Fly ou encore Nyck Caution au lycée, ils fonderont Pro Era, un crew de rappeurs producteurs et créateurs qui partagent tous un amour pour la culture hip-hop des années 1990.La carrière de Bada$$ démarre comme celle d’un gosse précoce et précurseur, par une explosion très tôt. Sa première mixtape 1999 est une énorme claque pour toute la sphère hip-hop. À 17 ans, Joey délivre l’une des meilleures mixtapes des dernières années et prouve de par son éclectisme artistique, sa plume ou encore son âge qu’il est l’avenir du rap. Un an plus tard, le rappeur récidive en lâchant Summer Knights, une nouvelle mixtape sombre et de très bonne facture, bien que forcément moins surprenante puisqu’entre temps, la notoriété de Joey s’est étendue. L’artiste délivre, mais les circonstances sont compliquées : la conception de cette mixtape a lieu lors de la période qui coïncide avec le suicide de Capital STEEZ, son ami de longue date qui a fondé Pro-Era. Le challenge est difficile mais la musique va lui sauver la vie, selon ses dires. Sans le processus créatif de la conception d’un projet, sans son amour pour le rap, sans le soutien de son public, le gosse de Brooklyn n’aurait probablement pas passé l’été, c’est en tout cas ce qu’il affirme avec froideur et recul.

Avec Summer Knights, il n’est plus question de juger le gosse surdoué mais le jeune rappeur installé dans le paysage musical, c’est ainsi que le plus dur commence. Très fort, très tôt, le fait de franchir un cap a toujours semblé être la plus grande difficulté de Bada$$. Son premier album va symboliser ses premières difficultés puisqu’il va essuyer les premières critiques de fans et journalistes qui exigent plus d’un tel talent. Les réactions non-unanimes malgré la qualité du projet s’expliquent aussi par le virage artistique pris par Joey, alors que les thèmes de sa première mixtape consistaient principalement à de l’egotrip magnifié sur fond d’hommage à ses pairs des nineties, la suite va démontrer un tournant plus politisé dans son discours et forcément, c’est une nouvelle dimension artistique qui surprend, en bien comme en mal. Bien que globalement bon, ce premier album marquera donc le premier retour à la réalité pour Joey. La route qui mène au sommet n’est pas linéaire et il le sait.

Ce premier album se vendra à 50 000 exemplaires en première semaine et trustera une 5ème place au Billboard. Des chiffres prometteurs qui prouvent que la fan base est présente et que Joey a un vrai potentiel commercial. Au détour d’un passage dans la série “Mr Robot” pour son premier rôle d’envergure, Joey est de retour le 7 avril 2017 avec un second album brut et sans détour sous forme de piqûre de rappel à une génération bien trop endormie selon lui. Le message de Joey est sans retenue, son projet est marqué par des thèmes engagés amenés par le biais d’un discours fédérateur. Fini le Joey Bada$$ simplement dans la démonstration de sa technique, l’egotrip et l’hommage au rap du siècle dernier de la mixtape 1999. C’est désormais un album violemment engagé contre Trump, le racisme ancré dans la société américaine ou encore la lutte des classes où Bada$$ allume une flamme révolutionnaire qui jamais au court de ce projet de 12 titres ne s’éteindra.Ce tournant est une vraie prise de risque, à un degré largement supérieur à B4.DA.$$, qui sera au final bien accueilli mais qui ne lui permettra pas de franchir un cap commercialement. ALL-AMERIKKKAN BADA$$ se vend à 50 000 exemplaires et atterri à la 5ème place du Billboard tout comme B4.DA.$$. C’est là que l’inquiétude surgit : en deux ans, Joey n’a pas su booster son pouvoir d’attraction commercial, cela pose donc les questions d’une limite marketing et d’un succès potentiel pas si gigantesque que l’on pouvait l’imaginer. Comment à la fois devenir disque de platine tout en restant authentique dans son discours et ses sonorités ? C’est ce qu’ont récemment réussi J.Cole et Kendrick Lamar, et c’est le challenge sur lequel bute -jusqu’ici- Joey Bada$$.

Pourtant, tout est là. Tout est réuni pour que le kid de Pro Era soit le leader de sa génération, celle qui doit prendre le relai de ses glorieux ainés. Son dernier album le prouve : son écriture, sa stature, son message, l’impact de sa musique, sur tous ces aspects le progrès est là et pourtant le public n’a que relativement suivi. Lorsqu’en quelques mois le new yorkais de 22 ans est capable de faire du sample de la série Narcos un énorme banger, de s’approprier la production de Mask Off sur un freestyle brutal et par la suite de livrer le long format rap avec le plus d’impact dans son discours depuis To Pimp A Butterfly, la versatilité de son talent et de sa palette artistique ne devraient plus être à démontrer.

Désormais, Joey Bada$$ doit enfin réussir à franchir ce dernier cap qui le sépare du statut de superstar. Cela passera évidemment par quelques singles mieux diffusés et surtout par un troisième album enfin à la hauteur de l’élite commerciale, car il est hors de question de s’imaginer que le emcee de Brooklyn n’ira pas plus haut.

À l’heure où les artistes de son âge sombrent un par un par dans le tant décrié «mumble rap», le talent de Joey Bada$$ doit maintenant le propulser sur le trône d’un rap game qui lui revient, comme une évidence.

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