Le 10 février 2004, Kanye West dévoilait son premier album The College Dropout. Un projet de 21 titres qui a changé à jamais la carrière de l’artiste. L’album est acclamé par les critiques et rencontre un énorme succès, à juste titre. Au-delà de sa qualité globale, un morceau sort indéniablement du lot : Jesus Walks. Il reste à ce jour son morceau le plus abouti.

Le pari réussi de Kanye

“Jesus Walks”au-delà de l’aspect spirituel évident — évoque la société, le racisme, et le conflit intérieur. Il est produit et écrit par Kanye himself. Ce morceau symbolise l’audace, la créativité et la confiance en soi de l’artiste. Pour le comprendre, il faut s’imaginer le contexte dans lequel “Jesus Walks” est sorti : il est l’un des singles du premier album de Kanye, et était considéré comme sujet à la polémique par son entourage, notamment parce que M. West n’était pas encore le rappeur aux millions de fans qu’il est aujourd’hui. En résumé, Kanye avait beaucoup à perdre en cas de mauvaise réception.

La vérité est toute autre : le morceau est encensé par les critiques spécialisées et immédiatement adopté par les fans. À sa sortie, “Jesus Walks” est tout de même controversé, notamment par les Chrétiens conservateurs qui se sentent blessés par cette appropriation sans retenue de Dieu comme jamais jusqu’alors le hip-hop n’avait osé. Jusqu’ici, les rappeurs faisaient référence à une divinité en l’appelant “il” ou “lui” voire “Dieu”, mais Kanye est allé plus loin en faisant directement référence à Jésus Christ.

Cette manière si directe et sans retenue de faire référence à Jésus est d’ailleurs ce qui allait empêcher le morceau de se faire une place à la radio selon son entourage. Et Kanye a pris soin de brillamment démonter cet argument dans le deuxième couplet : « They say you can rap about anything except for Jesus. That means guns, sex, lies, video tapes, but if I talk about God my record won’t get played, Huh? » que l’on peut comprendre par « Ils (les radios, son entourage) disent que tu peux rapper à propos de tout sauf Jésus. Ça signifie les armes, le sexe, les mensonges, les videos, mais si je parle de Dieu mon disque ne sera pas joué, hein? »

Au final, le temps lui a donné raison : non seulement le titre est massivement diffusé à la radio, mais il gagna aussi 3 Grammy Awards en 2005. C’est aussi une revanche pour Kanye qui a connu de grosses difficultés à se faire signer en maison de disque, beaucoup refusèrent de le signer à cause de ce morceau potentiellement polémique. Les maisons de disques partaient du principe que le morceau ne correspondait pas aux stéréotypes associé au hip-hop mainstream et donc ne serait pas facilement vendable. Ses amis dans le monde la musique l’avaient aussi prévenu que malgré la qualité du morceau, ça ne passerait jamais à la radio. La victoire est d’autant plus totale pour Kanye qu’il prouva alors à l’industrie musical ses talents de visionnaire.

Un bijou auditif bourré de référence

Dès les premières secondes du morceau, l’auditeur réalise le paradoxe musical de “Jesus Walks” : c‘est un savoureux mélange entre la violence des voix présentes dans l’instrumentale et la douceur divine des chants gospels du refrain. D’une part, la production comprend un rythme impeccablement répété, des voix raisonnantes, le tout offre l’impression que Kanye rappe à la tête d’une armée, probablement les fidèles de Dieu. De l’autre, le refrain se démarque par des voix douces et apaisantes, tout l’inverse de l’instrumentale.

Cette sensation d’armée et donc de conflit se renforce par les premiers mots du morceau « We at war with terrorism, racism, and most of all we at war with ourselves » que l’on peut traduire par “Nous sommes en guerre contre le terrorisme, le racisme, et le plus important nous sommes en guerre contre nous-même“.

Au vu de l’engagement spirituel du morceau, Kanye a prit soin de faire de nombreuses références à la Bible : « I walk through the valley where the shadow of death is » (“Je marche dans la vallée où se trouve l’ombre de la mort“) est par exemple un extrait du 23ème psaume de la Bible. Kanye fait aussi référence à la pop culture et au sport, lorsque cela porte écho au message de son morceau. On peut citer “My feet don’t fail me now” qui fait référence à une marche/une course et donc encore une fois à la sensation d’armée qui avance que l’instrumentale dégage. Cette expression est aussi le slogan qui a été popularisé par l’athlète Bruce Jenner (son futur beau-père) aux J.O de 1976, lorsque ce dernier portait un sweat avec ce message inscrit et gagna par le suite le Decathlon.

Ce hit dégage une impression de perfection tant les détails y sont impeccablement soignés. L’anecdote qui veut que Kanye ai pris 6 mois pour écrire le second couplet ne vient que renforcer cette impression. La finalité du message semble être qu’une vie faite de pêchés peut être pardonnée par Dieu si celui qui les a commis le reconnait et qu’il reconnait l’existence de Dieu. Bien que ce ne soit pas comme ça que fonctionne la Bible, c’est l’interprétation idéalisée que Kanye en a fait.

À défaut d’être interprétation parfaite de la Bible, “Jesus Walks” est un morceau novateur aussi bien dans son fond que sa forme, qui représente le lien étroit qui peut exister entre hip-hop et spiritualité. Pour tout cela, et bien plus encore, il demeure la quintessence de l’oeuvre de Kanye West.

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