The Life of Pablo (T.L.O.P.) est sorti il y a tout juste un an. Et qu’on se le dise, c’est bien plus qu’un simple album : aussi bien un instrument de provocation pour le prétentieux Kanye West qu’un véritable ticket d’entrée dans la tête imposante de Yeezy, ou encore qu’une immense claque musicale… T.L.O.P. c’est la bête qui nous fait pardonner tous les faux pas et tous les cafouillages du prodige de Chicago. Mais soyons clairs, pour y parvenir, le chemin a été long.

L’instabilité du projet

Toujours fidèle à sa réputation, Kanye nous a provoqués bien plus d’une fois en faisant de nombreuses feintes à propos de son album. Des ascenseurs émotionnels très lourds, qu’on se le dise.
Kanye avait lui-même annoncé la sortie de l’album via Twitter le 1er mars 2015. Le 28 mars 2015, le rappeur de Chicago tweete que son 7ème album s’intitulera So Help Me God.

Le 3 mai 2015, Kanye change d’avis et modifie le nom de l’album. Il devient SWISH.

Jamais deux sans trois ! Le 26 janvier 2016, à deux semaines de la sortie de son album, Kanye change SWISH en Waves. Ce 3ème nom ne sera pourtant pas le dernier.

Visiblement, donner le nom définitif, en entier et du premier coup de l’album, c’est trop facile pour Monsieur West : il nous dévoile uniquement les initiales du nom définitif de l’album, T.L.O.P. Kanye se décide enfin à arrêter de jouer avec nos nerfs, et tweete le titre de son album la veille de sa sortie : The Life of Pablo.

L’instabilité des titres

Comme si ça ne suffisait pas, après avoir joué sur le nom de l’album, Kanye joue sur le nombre de titres qui le composent.
Le 24 janvier 2016, Kanye publie pour la toute première fois la tracklist de son album. Trop simple pour que ça s’arrête là ! 2 jours plus tard, lors du 2ème changement de titre d’album (donc quand l’album est passé de SWISH à Waves si vous suivez bien), Kanye balance une nouvelle tracklist sur laquelle on découvre que l’album est composé de 11 titres et divisé en 3 actes. Le 10 janvier 2016, Kanye nous livre, pour de bon, la tracklist finale de The Life of Pablo. Enfin !

S’agissait-il d’un réelle instabilité ou de simples coups de buzz successifs ?

Les feintes de Kanye

À plusieurs reprises, Kanye a sorti des chansons qui étaient supposées être dans l’album. Le 12 août 2014, All Day (qui s’apparentait au premier single de l’album) se retrouve sur Internet à cause d’une fuite. Fin décembre 2014, c’est au tour de Only One de voir le jour, une jolie collaboration avec Paul McCartney. Ces deux morceaux ne seront finalement pas dans l’album, contre toute attente.

Le 8 janvier 2016, Kim Kardashian tweete la sortie de Real Friends, collaboration entre Kanye West et Ty Dollar $ign, disponible uniquement sur le site de Kanye West. Le 18 janvier 2016, Kanye West dévoile également sur son site le titre No More Parties in L.A., en collaboration avec Kendrick Lamar. Le lendemain de la présentation de la Yeezy Season 3, Kanye nous lâche 30 Hours. Ces trois titres, quant à eux, feront bel et bien partie de The Life of Pablo.

Un journal intime en 15 chapitres

T.L.O.P. c’est un véritable voyage à travers l’esprit de Kanye West, où chaque titre correspond à un chapitre de sa “guerre sainte”.

Chapitre 1 : Ultralight Beam

Depuis Graduation en 2007 qui a permis à Yeezy d’accéder au statut de superstar, chacun de ses albums est composé d’un morceau avec “light” dans le titre : Flashing Lights dans Graduation, Street Lights dans 8O8’s et All Of The Lights dans My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Sauf dans Yeezus, album dans lequel Kanye semble nous partager ses angoisses, son pessimisme, bref, la partie ‘dark’ de l’auteur.
Dans T.L.O.P., Kanye West commence directement son album non pas avec ‘light’ mais ULTRAlight Beam. C’est logique : tous les projecteurs sont braqués sur Monsieur West, suite à tout ses coups de buzz. C’est fin : Kanye West (aka Pablo) est aussi un grand croyant. Terminé le pessimisme de Yeezus, c’est un autre Kanye qui renaît, plus optimiste et plus croyant que jamais. D’autant plus que le sample de Ultralight Beam commence par la prière d’une enfant et tout le long du morceau on peut entendre Kanye prier pour “nous”, la Terre (il reprend le slogan “Pray For Paris”). Chance The Rapper a aussi pu poser le couplet de sa vie.

Chapitre 2 : Father Stretch My Hands Pt.1 & Pt.2

Ultralight Beam nous laisse impuissant face aux prières de Kanye, et Father Stretch My Hands (partie 1) illustre parfaitement le conflit personnel du croyant… Le morceau débute avec un sample du pasteur T.L. Barrett puis est brutalement coupé par la phrase-signature de Metro Boomin (“if Young Metro don’t trust you I’m gon’ shoot you”), et enchaîne avec la voix tendre de Future ainsi qu’un beat sec et sale de Metro Boomin. Heureusement que Kid Cudi est là pour adoucir le tout au refrain, le faisant redevenir subitement The Man On The Moon.
Pour la partie 2, il ne s’agit ni plus ni moins d’un grand coup de marketing pour présenter Desiigner (nouveau membre du groupe GOOD Music, label de Kanye West dirigé par Pusha T) à un public très large, puisque le sample est celui de Panda. Notre Pablo semble vouloir devenir Pablo l’Apôtre.

Chapitre 3 : Famous

Father Stretch My Hands nous laisse un Kanye perdu quelque part entre ses démons intérieurs, l’amour qu’il porte à sa famille et l’abandon de son père quand il était jeune. Echec du rôle paternel qu’il redoute de reproduire à son tour. Et c’est là que Rihanna entre en scène, avec des paroles qui vont nous éclairer sur le chemin que Kanye décide de prendre : Je ne t’en veux pas de vouloir être libre / Je veux juste que tu saches… Et un beat hyper dynamique lui coupe presque la parole et on entend un Kanye déchaîné. On retrouve notre bon vieux Pablo, celui qui provoque, et ici sa cible est Taylor Swift : Je pense que moi et Taylor pourrions encore faire l’amour / J’ai rendu cette salope cééélèbre / J’ai rendu cette salope céééélèbre, ce qui engendrera la provocation de Kanye la plus médiatisée. On retrouve ici un Kanye un peu enfantin, un peu naïf : Jeunes et vivants, woooooo / Nous n’allons jamais mourir, woooooo, ce qui fait penser à une fuite des responsabilités… À l’image de son père.

Chapitre 4 : Feedback

Feedback illustre un retour en arrière, un clin d’oeil à l’époque ou le petit Kanye était nouveau et devait se faire respecter dans le rap game, sans featuring, sans prétention, sans rien. Forcément, quand on voit ce qu’il est devenu, ou plutôt quand IL voit ce qu’IL est devenu, ça donne un morceau qui part tout droit dans l’ego-trip. Sur un beat rude mais puissant, Yeezus se compare modestement à Tupac, Steve Jobs, Pablo Escobar, Steve Austin… Rien de très surprenant en soit car Kanye reste fidèle à sa réputation, mais le talent de Pablo est bel est bien réel parce qu’il réussit à nous faire aimer ce qu’on détesterait presque chez lui.

Chapitre 5 : Lowlights & Highlights

La petite obsession de Kanye pour placer des ‘lights’ dans les titres qui composent ses albums semble être particulièrement importante dans The Life of Pablo puisqu’on en compte 3.
Low Lights c’est les confessions d’une femme inconnue sur des synthé ambiants. C’est le morceau qui illustre parfaitement le “bordel” qu’il y a dans cet album. Pour être honnête, on ne comprend pas trop ce que Low Lights fait ici, d’autant plus qu’il casse complètement la dynamique lancée par Feedback. Une interlude plutôt déstabilisante.
Heureusement que Highlights est là pour nous replonger dans l’ambiance de T.L.O.P., car c’est la chanson qui célèbre la célébrité de la superstar qui l’a écrite, ce qui fait de Highlights le morceau le plus commercial de l’album. C’est d’ailleurs principalement ici qu’on observe à quel point Kanye est devenu de plus en plus obnubilé par lui même et admirateur de sa propre puissance.
Le featuring avec Young Thug ne fait qu’amplifier l’aspect triomphant de ce morceau, grâce à la flexibilité et à l’extravagance du jeune rappeur le plus observé du rap game.

Chapitre 6 : Freestyle 4

Après une version sage et croyante de Kanye, on passe dans une toute autre dimension de sa personnalité : Pablo se livre à des tendances charnelles et peu catholiques dans Freestyle 4. Un seul fantasme dirige tout le déroulement du morceau, celui de faire l’amour en plein milieu d’une fête. Pourquoi s’embêter à respecter les règles de civilités quand on est Kanye West ? Il nous fait clairement comprendre, grâce à Highlights, qu’il est au dessus de tout et surtout au dessus de nous autres, humains. On oublie Pablo l’Apôtre, il s’agit maintenant de devenir Pablo Escobar.

Le choix du featuring avec Desiigner est efficace, parce que de Desiigner c’est le mec énigmatique sorti tout droit de la rue et qui ne fonctionne qu’au charisme, idée que Freestyle 4 retranscrit.

Chapitre 7 : I Love Kanye

I love Kanye c’est, clairement, 45 secondes de foutage de gueule total. Kanye se moque ouvertement de toutes les remarques qu’il a pu recevoir du genre “I miss the old Kanye”, le Kanye qui passait plus de temps à admirer sa maman qu’à s’admirer lui-même, le Kanye de l’époque de sa trilogie étudiante avec ses albums College Dropout, Late Registration et Graduation. Il ne s’excuse évidemment pas de ce changement de comportement au fil des années et nous fait comprendre implicitement que toutes les remarques ne l’atteignent pas et que tant que Monsieur s’aime, Monsieur ne changera pas. Tout ça avec un petit rire à la fin.
À noter qu’en seulement 45 secondes Kanye parvient à placer son prénom 25 fois. 25 fois !!! Soit 1 fois toute les 1,72 secondes, symbole de son egocentricité et de son narcissisme. Pourtant, I Love Kanye est l’interlude la plus drôle et la plus maligne de The Life of Pablo.

Chapitre 8 : Waves

Waves c’est, sans mauvais jeu de mot, le morceau qui aura fait le plus de vagues. Considérée comme la chanson éponyme de l’album 2 semaines avant sa sortie, elle n’a pourtant même pas été jouée au Madison Square Garden. Paradoxal. Pour intituler son album Waves, le titre Waves est logiquement censé avoir une valeur particulière… Kanye retarde finalement la date de sortie de son album pour finaliser Waves et l’insère entre I Love Kanye et FML, soit entre l’ego-trip total et l’intimité doucement dévoilée. Une position plutôt centrale, plutôt “tampon” entre tous les aspects de sa personnalité que cet album dévoile.
Le timbre de la voix de Chris Brown donne une dimension toute douce, et fait de Waves une sorte de puissance calme au milieu de tout ce “bordel”.

Chapitre 9 : FML

FML signifie “Fuck My Life”. Pour Kanye West aussi, mais il trouve un tout autre sens à ces initiales : “For My Lady”. Gentleman ? Non, pas tellement. En fait, Kanye nous fait passer le message comme quoi il devrait arrêter d’aller voir ailleurs s’il ne veut pas perdre l’amour qu’il a attendu si longtemps. Il veut arrêter tout ça, pour sa femme. Bien vu Kanye, c’est un des principes de base quand on s’engage avec une femme.
FML correspond au moment crucial où Yeezy arrête de se comporter comme il le souhaite sans voir plus loin que son propre plaisir, et commence à penser et agir selon le bien-être et le bonheur de sa famille.
Le truc, ce que FML rend flagrant les multiples personnalités de Kanye. Dans Ultralight Beam, on découvre un Kanye pieux qui cherche à trouver sa paix intérieure, dans Freestyle 4 on a affaire à un Kanye totalement esclave de ses pulsions sexuelles, et dans Father Stretch My Hands on observe une tendance à partir en vrille… Au final, le principal combat que Kanye mène, c’est contre lui-même.
The Weeknd résume parfaitement cette lutte intérieure dans un refrain percutant et touchant. Le style de l’artiste se colle parfaitement avec l’ambiance plutôt dramatique de ce morceau.

Chapitre 10 : Real Friends

FML marque le début de la remise en question de West, Real Friends l’approfondie. Cette remise en question commence sur sa personne et se dirige ensuite sur son entourage.
Kanye est connu pour ne pas être le plus doué en communication, il s’enflamme souvent alors qu’il ne devrait pas, ou à tord comme Wiz Khalifa a pu en faire l’expérience juste pour un tweet mal lu… Mais Kanye West n’est pas qu’un gros boulet narcissique doué en musique, c’est aussi un grand protecteur qui n’a pas hésité à prendre sous son aile plusieurs rappeurs maintenant membres de son équipe GOOD Music, tels que Push T, Kid Cudi, Travis Scott et Desiigner.
Kanye prend un sacré recul sur les personnes qui gravitent autour de lui, amis comme famille. Il nous livre même la trahison d’un de ses prochees : J’ai un cousin qui a volé mon ordinateur portable sur lequel je baisais des salopes / J’ai payé 250 000$ juste pour le lui reprendre / Vrais amis, hein ?
Un refrain et même toute une chanson qui nous fait voir Kanye West (encore) sous un autre angle : celui d’un homme blessé et trahi qui se retrouve, au final, de plus en plus seul.

Chapitre 11 : Wolves

Real Friends marquait le début d’un real talk de l’artiste où il se confie en tant qu’homme, simplement, honnêtement, et sans se dorer de prétentions. L’ambiance triste et solitaire se poursuit sur Wolves où le rappeur quitte le domaine du hip-hop pour se tourner vers une sorte de “chant” plutôt poétique et autotuné.
Tout le long du morceau on semble entre un cri de loup, peut-être celui du loup isolé, séparé de sa meute justement. Kanye West pointe du doigt un aspect de lui vraiment vulnérable, celui qui souffre car sa maman décédée lui manque. On sent ici que Yeezy veut vraiment changer et devenir plus sage, plus généreux, et penser beaucoup plus aux autres qu’à lui.
Franck Ocean sublime complètement cette mélancolie en la chantant, et on se rend compte que le morceau est vraiment profond, tout comme Real Friends et FML.

Chapitre 12 : Silver Surfer Transmission & 30 Hours

Lors de ces deux morceaux Kanye West est au téléphone avec Max B, rappeur de Harlem actuellement en prison.
Kanye se souvient d’une relation passée, qui semblait beaucoup plus attrayante que celle qu’il a actuellement avec Kim Kardashian, qui semble presque trop normale et pas assez épanouissante pour Pablo. Comment réussir à combler Kanye ? Il nous donne la réponse dans la seconde moitié de 30 Hours, où il semble partir en totale improvisation sur le beat, avec les trois quarts des phrases inachevées, en lâchant des “han, yeah” presque comme des mots de liaisons… Ça se ressent, il s’éclate et on imaginerait presque un large sourire derrière son micro, dans son studio.

Chapitre 13 : No More Parties In L.A.

No More Parties In L.A. c’est un véritable duel entre Kendrick Lamar et Kanye West. Kendrick est un rappeur excellent tandis que Kanye n’est qu’un rappeur modeste (bien qu’il soit un artiste exceptionnel). Ce n’est pas qu’un featuring, c’est un véritable challenge pour Kanye. Il se surpasse et au bout de même pas une minute, Kendrick est oublié et se fait écraser. Valeur symbolique également, puisque Kendrick représente dans ce morceaux tous les démons contre lesquels Kanye peine à lutter. Le couplet de Kanye semble lui avoir donné des ailes, et il pardonne même le proche qui lui avait volé son ordinateur, évoqué dans Real Friends : Dis à mes cousins que je les aime tous / Même celui qui a volé l’ordinateur portable, sale petit fils de pute.

Chapitre 14 : Facts

Après être passé dans une spirale mélancolique et pleine de réflexions avec FML, Real Friends et Wolves, Yeezy est de retour, remis sur pieds grâce à son couplet énormissime dans No More Parties In L.A. Facts c’est le retour de l’égocentrisme de Kanye West mais pas sur son argent ou sa puissance, ni sur son sex-appeal et encore moins sur son sur talent de rappeur, mais sur sa réussite professionnelle et artistique. Réussite flagrante et indéniable avec ses collections de vêtements, de chaussures, défilés de mode etc. Un ego-trip oui, mais de manière plus mature cette fois. Kanye West arrête son cinéma et revient les pieds sur Terre grâce aux épisodes FLM, Real Friends et Wolves. S’il ne peut pas être Pablo l’Apôtre ni Pablo Escobar, alors il devient Pablo Picasso.

Chapitre 15 : Fade

Fade c’est le méga doigt d’honneur que Kanye West nous tend. E c’est exactement ce qu’il fallait pour clôturer tout ce bordel qu’est The Life of Pablo : Ty Dollar $ign qui marmonne quelque chose dont on ne comprend rien et l’autotune de Post Malone qui n’est pas le meilleur de l’album. Kanye West est juste quelque part dans le fond en beat house, nous faisant comprendre qu’il a trouvé sa voie, musicalement et créativement, et que nos remarques ne l’atteignent même plus. C’est la fin d’un album et la fin d’une sorte de journal intime qui nous en dit long sur le personnage. Encore une fois en total paradoxe avec la quasi totalité de ses morceaux où le but est de tout partager de lui. Là, Kanye West a presque disparu de la chanson et n’en a clairement plus rien à foutre. Un génie.

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