Le conflit dure depuis 2011, et ce n’est sûrement pas prêt de s’arrêter. Ce qui n’était qu’un « printemps arabe » s’est transformé en conflit sanglant s’accompagnant d’un bilan difficile : des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, et pas l’ombre d’une solution.

« Le grand défi d’aujourd’hui n’est pas l’hégémonie, mais le désordre »

Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller de Jimmy Carter

Et du désordre, il y en a en Syrie : le pays est aujourd’hui dévasté, touché en plein cœur. Si à l’origine il y avait le printemps arabe, c’est aujourd’hui la guerre civile. Le conflit en terre du Levant a atteint des millions de personnes (à ce jour, 11,5% de la population a été tuée ou blessée à cause de la guerre, des millions de réfugiés). Mais cette guerre se joue également à l’extérieur. Véritable défi international, ce conflit a réussi à remettre en question le système international, quelque peu bipolaire, établi au lendemain de la Guerre Froide.

Comment tout cela a commencé ?

Début d’année 2011, le printemps arabe touche à son tour la Syrie : il se manifeste tout d’abord par des appels à manifester sur les réseaux sociaux, mais aucun regroupement ne sera rendu possible à cause de l’état d’urgence instauré en 1963, et des différentes directives sécuritaires mises en place par le chef de l’Etat Bachar Al-Assad.

Le soulèvement commença par ce qu’on pourrait appeler « Les enfants de Deraa » ; des enfants qui ont été arrêté et torturé parce qu’ils avaient écrit sur un mur de leur école de Deraa (ville du sud de la Syrie) les inscriptions suivantes : « Ton tour arrive, docteur » (à noter que « docteur » est le surnom du chef de l’Etat Bachar Al-Assad, ancien ophtalmologue).

Quelques mots symboliques représentant le ras-le-bol général du laissé à l’écart des sunnites au sein de la société syrienne, une souffrance subie durant des années de pouvoir alaouite (proche du chiisme).

Cet évènement change la donne : l’insurrection gagne la ville de Deraa quelques jours plus tard, un rassemblement violemment réprimé. La révolution est en marche. Alors que le président fait “sourde oreille” devant l’appel de la population, les manifestations quotidiennes se multiplient et sont réprimées dans le sang. Déjà, des milliers de syriens fuient leur pays d’origine.

Juin 2011, nous assistons à la militarisation du conflit : une attaque contre des officiers de l’armée syrienne sera le déclencheur de la « réelle opposition » au régime de Bachar Al-Assad ; anciens soldats, civils et même soldats actifs de l’armée « officielle » vont retourner leurs vestes et combattre sous l’Armée Syrienne Libre (ASL) ou en tant que combattants rebelles. Un véritable conflit asymétrique se met en place : d’un côté les attentas-suicides, de l’autre une répression encore plus intense au nom de la lutte contre les « groupes terroristes ».

Le chef de l’Etat refuse de quitter son siège, ne remettant pas en question la légitimité de son statut : Tout en lançant des « directives-fantômes » (référendum pour une nouvelle Constitution, mise en place d’élections législatives multipartites), son armée et des milices continuent le massacre dans les principaux foyers de population et de contestation (à Damas, 108 personnes, toutes sunnites, sont tuées), alors que les rebelles essaient d’entrer en force dans des villes stratégiques : le combat à Alep commence.

Fin 2011, l’opposition politique s’organise tant bien que mal en Turquie en coordination avec les opposants restés sur le sol syrien, avec la création du Conseil national syrien.

Une « guerre totale »

Des soutiens diverses pour les acteurs sur le terrain

C’est à partir de l’année 2013 que nous pouvons employer le terme de « guerre » pour qualifier le conflit syrien. Le régime est alors soutenu matériellement par la Russie et l’Iran, alors que les rebelles reçoivent tout d’abord des soutiens régionaux (des combattants libanais, iraniens et irakiens et le soutien financier des pays du Golfe puis indirectement des Etats-Unis). Résultat : des zones au nord et à l’est de la Syrie sont passées sous contrôle de la rébellion ; néanmoins, ces offensives ont eu un prix, celui de la vie de 60 000 personnes.

Mais cette forte progression touche peu à peu ses limites : les troupes plient mais ne rompent pas. Au printemps 2013, les lignes se stabilisent du côté rebelle et du côté des forces armées du régime. S’en suit la montée en puissance des groupes (ou plutôt mouvances) djihadistes, qui se joignent à la rébellion, avec de multiples attentats et enlèvements de journalistes.

Nous assisterons ensuite a un réel tournant dans ce conflit : l’armée de Bachar Al-Assad a recours à l’arme chimique le 21 août à Damas. Résultat destructeur : 1500 (civils et soldats). Suite à cela, une initiative diplomatique est entreprise, se soldant par un échec, symbole de l’impuissance de l’Occident face aux problématiques que pose ce conflit.

Peu après cette parenthèse de discussion politique, l’armée syrienne multiplient les offensives à Alep : 140 000 syriens morts, des millions de réfugiés en Syrien et dans les pays frontaliers.

S’ajoute à cela le facteur « terrorisme ». En effet, cette instabilité profite peu à peu aux groupes djihadistes ; que ce soit le Front Al-Nosra ou l’Etat Islamique. Aujourd’hui, l’EI contrôle un tiers de la Syrie, et  une population d’environ 10 millions d’habitants dans la région. Plus riche organisation terroriste du monde, elle a attiré près de 30 000 personnes de tous horizons.

L’ennemi de tous les partis de ce conflit a bousculé les jeux d’alliances régionaux et internationaux, ravivé les tensions internes et aggravé considérablement la crise des réfugiés grâce à sa grande influence ainsi que sa forte progression sur le territoire syrien.

Cependant, la coalition internationale se créée pour la lutte anti-terroriste : cela a permis de freiner l’action et l’expansion de l’organisation terroriste mais, cependant cela ne l’a pas fait reculer de façon très nette.

La question kurde n’est, en aucun cas, à négliger. Les forces kurdes en présence sont le 4ème acteur « de terrain » de ce conflit. Ces forces luttent essentiellement pour la reconquête de leur territoire, de leur autonomie, et surtout leur reconnaissance. Mais l’attitude kurde pose problème ; une attitude assez ambiguë, sans réels alliés, ni opposants directs car agissant pour leurs propres intérêts.

Nous nous retrouvons donc à ce jour dans une impasse, entre cessez-le-feu et combats, où aucunes des forces en présence ni puissances internationales ne voient une solution à la résolution d’un conflit qui s’éternise.

Retour sur un conflit… 

La crise est Syrie est en constante évolution. De par les différents acteurs et jeux d’alliances, cette crise est devenue très complexe. Essayons de discerner les clefs de ce conflit.

  • Religieux ?

Il est vrai que lorsque l’on cite des conflits au Moyen-Orient, l’explication religieuse nous vient immédiatement. Ici, le conflit résiderait entre la rivalité sunnites-chiites, ou plus précisément la rivalité sunnites-alaouites.

La famille Assad appartient en effet à la communauté alaouite. Paradoxe, cette communauté largement minoritaire est fortement présente dans l’armée, la sécurité, et donc la politique. Le démographe Youssef Courbage nous parle même de “minorité démographique politiquement dominante”. La majorité sunnite n’accepte pas la domination d’une communauté qui lui interdit l’accès à des postes à responsabilités et qui, de plus, est minoritaire.

  • Régional ?

Derrière le conflit de religions qui peut être mis en avant, voire être utilisé en tant que prétexte, il existe une autre rivalité, à l’échelle régionale. Cette rivalité se base sur 3 principaux pays : la Turquie, l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Sur ce plan, nous retrouvons 3 enjeux :

  • le contrôle, la domination d’un territoire allant de la mer Égée au golfe Persique
  • les ressources qu’offre cette région (en hydrocarbures principalement)
  • la place importante sur le plan “géographique” de cette région ; constituant un véritable “trait d’union” entre 2 mondes (Est-Ouest principalement, mais aussi Nord-Sud)

Une nouvelle Guerre Froide

Poutine et Obama, président des 2 plus grandes puissances mondiales

La dimension internationale de ce conflit nous rend encore plus compliqué la tâche de la lecture de ce conflit.

Nous voyons d’un côté les Etats-Unis et leurs alliés (que ce soit occidentaux ou arabes), et de l’autre la Russie qui, aux côtés de l’Iran, soutient le régime actuel.

La Syrie serait donc une guerre “par procuration”, nous rappelant l’ère de la Guerre Froide, et surtout l’aspect Est-Ouest bipolaire du monde durant cette guerre “sans guerre” longue de 44 ans.

Nous retrouvons donc plusieurs lectures/explications à ce conflit en terres syriennes : les lignes ont bougé, les clefs de ce conflit sont multiples, les interprétations nombreuses.

Pourquoi avons-nous laissé faire ?

Les critiques sur l’organisation internationale sont nombreuses, transformant un ONU, symbole de paix dans le monde, à un ONU principal fautif de ce massacre syrien. Essayons de dresser le bilan plus que négatif de la communauté internationale durant ces cinq années de conflit en terre syrienne.

  • Une communauté internationale très lente

Mars 2011, la répression commence, une répression extrêmement violente. Juin 2011, l’ONU fait un premier bilan de 9000 victimes. Mais c’est seulement en octobre 2011 que la question syrienne se pose réellement (après des dénonciations seulement verbales de la part de la communauté internationale et les organisations des droits de l’Homme). Près de 7 mois se sont alors écoulés.

Et ce fait n’est pas la seule preuve de la lenteur d’action de la communauté internationale, coincée entre tergiversations diplomatiques, discussions tournant aux dialogues de sourds, positions politiques instables et  nouveaux acteurs.

  • L’ONU pris à son propre jeu : entre véto et initiatives politiques désastreuses

Conseil de sécurité de l’ONU lors d’une réunion sur la Syrie

Pour la première fois, et ce en octobre 2011, la communauté internationale se mobilise pour mettre fin au calvaire syrien. Première tentative (déjà tardive), et premier échec : La Russie et la Chine opposent leur vétos à un projet de résolution du conflit, et condamnant le régime syrien. Au final, ce véto sera utilisé à six reprises par Tchourkine (ambassadeur russe à l’ONU) et Liu Jieyi (ambassadeur chinois), paralysant l’action de la communauté internationale.

Juin 2012, une conférence internationale s’organise à Genève : les Etats membres du groupe d’action (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Koweït, Qatar) se réunissent pour organiser un réel changement politique. La Russie ne s’oppose pas, l’accord est signé en faveur d’une transition politique. Mais les interprétations sur cet accord divergent entre, d’un côté, les Français et les Américains, et, de l’autre, la Russie, éternel allié du régime mis en place par Bachar Al Assad.

Sur place, une brèche est ouverte en décembre 2012 via la création de la « Coalition nationale syrien », représentation de l’opposition du régime syrien. L’isolement de Bachar Al Assad représente, à ce-moment là, une très sérieuse alternative. Solution très vite oubliée car cette coalition n’a « coalition » que de nom. En effet, la réalité du terrain rattrape très vite la bonne volonté du peuple syrien : l’opposition politique syrienne reste très divisé, également il existe de nombreux groupes militaires au sein de cette entente dont des groupes islamistes. Résultat : l’unification est un échec et la présence de combattants islamistes bloquent toutes volontés de la part des Etats-Unis (essentiellement) d’aider matériellement les rebelles.

« Genève 2 » est organisé (suite au début de discussions en 2012), cette fois début 2014, et se solde par un cuisant échec : les positions restent figées, aucune avancée supplémentaire en termes de discussions sur le dossier Al Assad.

C’est le changement de statut de la Russie, en intervenant militairement sur le terrain, mais aussi l’utilisation en août 2013 d’armes chimiques ainsi que d’autres produits comme le chlore (aucune « riposte », malgré le franchissement de la « ligne rouge », défini par Obama lui-même) qui vont « changer la donne » fin 2015-début 2016.

  • L’Etat islamique, trouble-fête stratégique

Alors que des solutions viennent à voir le jour peu à peu, l’Etat Islamique se développe fortement début 2014 dans la région du Levant. Les rebelles ne savent plus sur quels fronts ils doivent combattre alors que la communauté internationale met du temps à réagir (les premières frappes se font en septembre 2014, dans le cadre de la coalition internationale). Bilan : des rebelles mis à mal, des tensions encore plus fortes au sein de la coalition nationale syrienne, et un acteur Etat Islamique devenu principal dans le conflit syrien.

  • La solution tant attendue

Fin 2015, la résolution 2254, ou plutôt la « feuille de route pour la paix en Syrie » est adoptée par tous les membres du Conseil de sécurité. Toutes les parties de ce conflit à tous les niveaux (nationaux,régionaux et internationaux) semblent s’accorder sous l’égide de l’ONU : un cessez-le-feu est ordonné, des discussions sont organisées sur place entre rebelles et représentants du régime de Damas dans le but de rédiger une nouvelle Constitution, de créer un gouvernement de transition pour ensuite organiser de nouvelles élections en vue de 2017.

Le cessez-le-feu est respecté, mais les combats reprennent aussitôt entre l’opposition et les forces du régime, aidées par l’aviation russe (des villes sont visées, comme Alep, où il y a une forte concentration de combattants du Front Al-Nosra). Quant au régime syrien, il refuse de « lever le siège » ainsi que de laisser entrer l’aide humanitaire.

Les discussions se multiplient alors entre les pays du Groupe de soutien international à la Syrie pour essayer de retrouver un terrain d’entente, avec à leur tête les représentants américains et russes,
sans aucuns résultats concluants : le piège s’est refermé sur Alep.

Après ce bref bilan, la question sur la passivité de la communauté internationale peut se poser. Une communauté
internationale impuissante, voire inutile, face aux SOS lancés d’Alep.

Alep, tout un symbole

civils, enfants, hôpitaux, des bombardements ravageurs

Bombardée continuellement par les forces loyalistes et les différents soutiens du régime syrien depuis 2016, Alep, résistante, vient de céder en emportant avec elle le sort de milliers de civils désarmés. Hôpitaux, casques blancs (sauveteurs civils), enfants et nombreux civils ont été les cibles du régime.

Mais le pire est maintenant à venir. La prise de la ville par le régime de Bachar Al Assad va s’accompagner par de multiples arrestations et disparitions : une vengeance pour tout ceux qui ont voulu résister.

Un crime de guerre ? Bien plus que cela. C’est une véritable catastrophe humanitaire qui est en train de voir le jour à Alep, et bientôt dans tout le pays.

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