L’oeuvre de Masahisa Fukase nous plonge dans les méandres de son existence. Ses photos sont la projection de sa noirceur intérieure, une oeuvre autobiographique, visuellement fascinante.

Fukase naît en 1934, dans la ville de Bifuka au Japon. Il étudie la photographie, puis se lance en tant que photographe freelance. Au milieu des années 70, il créé une école de photo appelée The Workshop, avec les célèbres photographes Daido Moriyama et Shomei Tomatsu. Il fait partie de la vague des photographes japonais d’après guerre.

Que dire de son oeuvre ? C’est tout d’abord un homme passionné d’une femme, Yoko Wanibe. Profondément amoureux, elle sera un sujet récurrent (si ce n’est obsessionnel), dont une partie est représentée dans la série “From the Window” (1973), clichés pris depuis la fenêtre de leur maison. D’après les photos, Yoko semble se prendre au jeu. On la voit jouer devant l’objectif, prendre la pose.

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Mais ces  photos semblent cacher une autre réalité, celle où Fukase est un homme intrusif dans l’intimité. Leur mariage durera 13 ans. Elle le quittera en 1976. Plus tard, elle décrira des moments de leur relation comme “… une platitude suffocante, entrecoupée par de violentes, voir suicidaires bouffées d’excitation.” Elle dira aussi, dans “The Incurable Egoist” un supplément du magazine de photographie japonais Mainichi : “Nous avons vécu ensemble pendant 10 ans, mais il m’a seulement vu à travers une lentille, je pense que toutes les photos de moi sont véritablement des photos de lui-même.” Il semble qu’être la muse de cet homme n’a pas été des plus facile… Il commencera à rentrer dans sa période noire, celle des corbeaux, un an avant leur divorce. Il est quasiment impossible de ne pas faire le lien entre cette séparation et la tournure sombre de son oeuvre, qui sera la plus marquante.

Son livre photographique le  plus connu est “Karasu” (veut dire corbeaux, plus connu sous le nom de “The Solitude of the Ravens”), publié en 1986. En 2010, il fut élu “Meilleur livre de photographie de ces 25 dernières années” (1986-2009) par The British Journal of Photography. Ce projet, réalisé entre 1975 et 1982, était destiné à être publié par le magazine Mainichi en 8 volumes. La plupart des photos de Fukase sont en noir et blanc, mais il réalise aussi de magnifiques tirages en couleur, utilisant la technique de l’exposition multiple, qui donnent l’impression de rentrer dans un monde irréel et merveilleux. Les oiseaux sont photographiés morts ou vivants, isolés ou en groupe. On trouve beaucoup de photos prises l’hiver, des paysages mornes, des mouvements dynamiques et dispersés. Le résultat est angoissant.

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Métaphore de son amour perdu, de sa solitude et de son angoisse, les corbeaux sont comme la réincarnation du photographe. C’est dans un train, en compagnie de Yoko, qu’il photographie les premiers corbeaux. Yoko écrira “Alors que nous étions dans un train retournant de sa ville natale de Hokkaido, peut être se sentant mal à l’aise et pessimiste, il s’arrêta à tous les arrêts et commença à prendre en photo quelque chose qui dans notre culture et celle des autres représente un mauvais présage: les corbeaux. Il est devenu obsédé par eux, pour leur noirceur et leur solitude.”

Au début du projet, Fukase dira dans Mainichi, en 1976, “J’aurais aimé pouvoir arrêter ce monde. L’acte photographique peut représenter ma propre vengeance envers la vie, et c’est surement ce que j’aime le plus.” Quand Fukase abouti le projet en 1982, il écrira qu’il est “devenu corbeau”, de quoi attiser la fascination que beaucoup ont pour lui.

Une autre partie de l’oeuvre de Fukase, exposée début 2016 dans la galerie londonienne Hoppen, révèle une série d’auto-portraits appelée “Bukubuku” (1991). Ces clichés sont pris dans une baignoire grâce à un appareil waterproof. S’immerger dans l’eau, c’est rentrer dans un monde aux propriétés physiques différentes de celui son quotidien. On dirait que Fukase se regarde lui-même, plongé dans sa mélancolie, comme si il nous montrait à quel point  il aimerait s’échapper de la réalité.

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Comment l’histoire de ce romantique dans l’âme se termine ? Et bien, il tombera dans le coma… Après avoir dévalé les escaliers d’un bar où il était habitué, totalement saoule. Il ne se réveillera jamais, et s’envolera, on l’espère vers d’autres cieux, le 9 juin 2012.

Yoko est sa première obsession et surement la seule, car cette déchirure affective semble avoir poursuivi l’homme jusqu’à sa mort, conduisant son art dans les recoins les plus sombres de sa nature.

Si vous avez aimé cet artiste vous aimerez surement l’expo “Provoke: entre contestation et performance, la photographie au Japon en 1960 et 1975”, au BAL à Paris, jusqu’au 11 décembre 2016. On y retrouve Moriyama, Tomatsu, Araki et beaucoup d’autres.

http://www.le-bal.fr/2016/04/provoke

 

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