Protojay est un rappeur New-Yorkais, né dans le Bronx et qui vit aujourd’hui à Harlem. Il fait partie du collectif de rap “The Almighty SORS” et s’apprête aujourd’hui a sortir son premier projet, après avoir balancé des tracks régulièrement sur internet ces deux dernières années. VIEWS a rencontré le jeune rappeur pour discuter de sa vision de la musique, de ses ambitions, de l’état de son pays et de son premier EP “Senseigod:CSDF”. Plongée dans les profondeurs de Harlem aux côtés d’un artiste prometteur…

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Salut Protojay, tu te présentes ?

Je suis Protojay, aka Senseigod du crew des SORS. Directement venu du monde de Harlem, NYC. Né dans la Mecque du hip-hop, le Bronx, et élevé dans la Mecque des trendsetters, Harlem.

Comment est-ce que tu en es arrivé à la musique et au rap ?

Protojay

Protojay

Je dirais que j’ai rappé toute ma vie. C’est un gros cliché mais honnêtement j’ai rappé depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. J’ai commencé à écrire de la poésie en CE2 à PS30 (NDLR : une école primaire à l’Est de Harlem), sur la 128ème et Lexington avenue, j’ai même été publié dans un genre de recueil fait par cette école, ça s’appelait « La poésie en action » si je me souviens bien. Depuis ce moment là, j’ai toujours gardé sur moi un paquet de post-it ou un petit carnet pour écrire toutes les idées, les rimes, les phrases et les morceaux de poésie qui me venaient à l’esprit. J’ai commencé à vraiment tomber dans la musique en CM1, parce que c’est à peu près à ce moment là que j’ai commencé à comprendre la musique que j’écoutais. En fait, à ce moment là mes parents me disaient en gros ce que je pouvais et ne pouvais pas écouter. Je me suis demandé pourquoi je pouvais écouter certaines choses et pas d’autres et c’est ce qui m’a poussé à m’intéresser au message qu’il y a dans la musique. À ce moment là j’ai compris que la musique n’était que de la poésie avec une cadence amenée par les instruments, et quand j’ai capté ça j’ai tout de suite su que je voulais rapper. C’est assez marrant parce qu’au final, c’est ce dont quoi « RAP » est l’acronyme : Rhythm And Poetry (Rythme et Poésie). J’ai commencé à prendre la musique vraiment au sérieux quand j’ai eu environ 20 ans. À ce moment là, mes potes et moi on délirait à rapper sur des beats quand on était ensemble. On passait notre temps à chercher l’instrumentale des sons les plus chauds du moment puis à en refaire notre version pour faire partager à nos potes. À ce moment là on s’est dit « Pourquoi est-ce qu’on essaierait pas d’impressionner le monde et de faire nos propres sons ? ». C’est comme ça que mon crew, SORS, est né.

J’ai remarqué que tu avais pas balancé énormément de tracks sur internet, que ce soit seul ou avec ton crew. Malgré ça, chaque track que tu met en ligne est extrêmement riche et on sent que beaucoup de travail est passé dedans, chaque son a sa propre atmosphère et son propre message, sa propre histoire. Quelle place occupe la musique dans ta vie quotidienne ? Est-ce que tu considères que tu as préféré la qualité à la quantité, même si ça signifie que tu as moins d’exposition ?

La musique, c’est mon sanctuaire. Parfois, c’est la seule forme d’expression qu’il me reste quand je ne peux pas expliquer ce que j’ai dans la tête dans une conversation par exemple. Je préfère peut être le dire à beaucoup de gens qu’à juste une seule (Rires). Pour être honnête, j’écoute parfois mes propres musiques quand j’ai du mal à comprendre quelque chose ou que je suis dans une situation difficile qui s’est déjà présentée. Ça me rappelle soit que j’étais déjà dans cette situation et que je sais donc comment m’en sortir, soit que j’ai déjà été dans une situation bien pire et ça me permet d’avancer. C’est ma motivation. J’ai toujours entendu qu’un bon artiste faisait d’abord son art pour lui, avant de ne serait-ce qu’envisager le faire pour d’autres personnes. Donc je fais d’abord de la musique pour moi, et il se trouve qu’il y a quelques personnes qui se sentent concernés par ma musique, ce qui est quelque chose d’incroyable parce que j’atteint des personnes sans même les connaitre personnellement. Même les personnes qui ne peuvent pas se sentir concernées par ma musique peuvent au final l’apprécier parce que j’y raconte une histoire. Certaines personnes aiment découvrir d’autres histoires de vies, d’autres expériences et rien que ça je trouve ça génial.  La seule chose à laquelle je fais toujours attention et à laquelle j’ai toujours fais attention, c’est à ce que mon travail soit de qualité. Les gens te prendront au sérieux seulement si tu te prends toi même au sérieux et donc que tu prends ta musique au sérieux. Ma musique c’est une partie de moi même, donc je prends ça aussi au sérieux que si c’était mon travail. Peut être même qu’un jour je pourrai gagner ma vie grâce à elle. J’ai enregistré plus de 150 morceaux dans ma carrière, mais seulement une petite partie est sortie.

Ça sonne bien, mais ça n’a aucun poids, ici on appelle ça la musique micro-onde : c’est chaud pendant un petit moment, puis ça refroidit encore plus vite que ça ne s’était réchauffé.

Tu peux avoir tout le talent du monde mais si tu gères ta musique, qui est un business, de la mauvaise manière, personne ne t’écoutera jamais. Ça entrera par une oreille et ça sortira par l’autre ce qui est une très mauvaise chose, c’est comme balancer de l’argent par la fenêtre. La musique est un domaine qui coute très cher, particulièrement si tu veux le prendre sérieusement. Tu ne peux pas forcer la notoriété, alors même si aujourd’hui je ne suis pas au niveau d’une quelconque célébrité mais je suis heureux de ce que je fais. Je construis les fondations, la plateforme à partir de laquelle tout va se construire. Les personnes qui m’apprécient aujourd’hui le font pour ce que je suis et pour ce que je peux donner. Je veux pas être un artiste que tu aimes juste parce que je serais connu. Je veux avoir du succès, oui, mais je veux avoir une vraie histoire derrière ce succès, je veux pas être de ces gens qui percent presque par erreur grâce à internet. Je me sentirai pas légitime je pense, et je suis reconnaissant pour chaque étape que je passe et ce que j’en apprends. Je suis en train de boucler mon premier EP, « Sensei:CSDF » qui va sortir en janvier, et je suis hyper excité pour y montrer l’évolution de ma musique.

C’est vraiment cool de te voir dire ça, aujourd’hui j’ai souvent l’impression que les artistes disent juste qu’ils veulent faire des sous. Dis moi, comment c’est d’être un rappeur avec de l’ambition dans une ville comme New-York, dans une industrie musicale où il est extrêmement dur de percer et où la compétitivité est super élevée ? 

Devenir un rappeur à NYC a toujours été difficile, parce que tout le monde sait que c’est ici que tout a commencé. Cela dit, les gens ici ont toujours l’impression qu’ils ont automatiquement droit à leur chance dans la musique, gratuitement, sans avoir à faire d’efforts, juste parce qu’ils viennent de New-York. Mais ça ne marche pas comme ça ! Faire de la musique c’est facile, enfin ça parait facile, mais ça ne l’est pas. Il y a des personnes qui sont capables d’aller au bout d’elles-mêmes, d’aller chercher ce qu’elles ont à dire au fond d’elles mêmes pour faire partager leur vie, sans avoir de barrières. Ils peuvent parler à ceux qu’ils n’ont jamais rencontré, faire entrer le public dans leur élément rien que par leur musique. C’est un talent rare, très peu de personnes ont la capacité de faire ça. À côté de ça, il y a tous ceux qui ne font que parler dans leur musique. Ça sonne bien, mais ça n’a aucun poids, ici on appelle ça la musique micro-onde : c’est chaud pendant un petit moment, puis ça refroidit encore plus vite que ça ne s’était réchauffé.

Regard noir, vitres cassées

Ici à New-York, beaucoup d’artistes pensent qu’ils sont déjà bons et que leur art n’a pas besoin d’être perfectionné, ça conduit souvent à un manque de collaboration entre les artistes, un manque de soutien, car chacun pense qu’il est à sa place. C’est triste, mais personne ne veut écouter ce que font leurs « concurrents », personne ne veut écouter leurs histoires parce qu’ils ont peur que ces concurrents soient meilleurs et peur d’aider leur concurrents à atteindre leur objectif plus vite qu’eux.  C’est facile de se mettre à la musique ici, mais aujourd’hui on dirait que l’on ne peut plus faire de rap si on entend qu’on vient de New-York. C’est pour ça que beaucoup de rappeurs de New-York prennent un chemin plus « simple », en refusant le flow et le son de New-York pour copier les flow et les sons du Sud des États-Unis et pour copier des autres histoires qui ne sont pas les leurs, par exemple en copiant la trap d’Atlanta. Il n’y a rien de mal à utiliser le flow du Sud d’après moi, je l’utilise aussi mais ça pose problème dans la mesure où ça fait perdre la finesse du style de New-York si on ne fait que ça. Dave East est un très bon exemple d’un super artiste de NYC qui utilise les flows et sonorités du Sud tout en restant dans un discours et une aura new-yorkaise. Peu de personnes peuvent mélanger ainsi les différentes cultures du rap mais ça peut être fait. C’est juste une question de faire ce qu’il faut pour rester authentique et de travailler dur plutôt que de simplement suivre une sonorité, des histoires et un flow qui n’est pas du tout le sien et qui n’a donc aucun sens.

Tu peux m’en dire un peu plus sur tes inspirations ?

Sans ordre particulier, je dirais que les personnes qui m’inspirent le plus sont sans aucun doute Nas, DMX, Kendrick Lamar, Ab-Soul et Jadakiss. Quasiment chaque son qu’ils ont enregistré possède des paroles avec un message. Je dois aussi y ajouter LA Capone, god bless the dead, mais ce mec m’a donné tellement envie de bosser à fond sur mon message et sur mon flow. Comme tu peux le voir, chacune de mes inspirations a soit le flow, le talent de jouer avec les mots ou encore la longévité que j’aimerais avoir. Doucement mais surement, je vais tout faire pour arriver à ce même niveau qui est presque parfait.

Je veux que les gens se souviennent de moi pour mon style, mon charisme, ma musique. Je veux ça plus encore que je ne veux faire de l’argent de ma musique et j’ai toujours préféré ça. Il y a des gens qui font des boulots dont ils ne veulent pas et qui sont bien payés pour faire ça, mais ce n’est pas ce que je veux

Être né dans la Mecque du hip-hop doit influencer la façon dont tu perçois la musique et son message. Est-ce qu’avoir ce lien particulier te donne un objectif spécial ? Je veux dire par là, qu’est ce que tu espères accomplir de si important que si tu parvenais à l’atteindre, tu pourrais prendre ta retraite sans aucun regret, sachant que ton ultime but serait atteint ?

Je veux être remarqué pour ma passion qui est la musique. Je veux que les gens se souviennent de moi pour mon style, mon charisme, ma musique. Je veux ça plus encore que je ne veux faire de l’argent de ma musique et j’ai toujours préféré ça. Il y a des gens qui font des boulots dont ils ne veulent pas et qui sont bien payés pour faire ça, mais ce n’est pas ce que je veux. Comme mon bro Rell Marlee dit toujours, « beaucoup de personnes ont des moyens de faire de l’argent, mais il y a très peu de personnes qui sont payées pour leur passion ». Je veux être payé pour ma passion, pour aider mon entourage a relever la tête, pour que ma famille voit des endroits qu’elle n’a jamais pu voir et pour pouvoir marcher dans la rue sans avoir à me soucier de rien d’autre, ce serait la vie parfaite. Ce serait une histoire vraie qui me paraitrait encore plus difficile à croire qu’une fiction si quelqu’un me disait que cette histoire serait la mienne demain.

Tu vis de quoi pour l’instant ?

Je travaille à temps-partiel dans un magasin d’électronique qui s’appelle Best Buy. J’y bosse depuis presque 6 ans et c’est le premier job que j’ai eu dans ma vie.

 

 

Tu me disais tout à l’heure que ton premier projet sortirai en janvier. De quoi « Sensei:CSDF » va parler ?

Oui, oui ! Ça sortira en janvier et ça vous emmènera en ballade avec moi et dans ma vie de hypebeast. D’où je viens et où je vais. C’est une autobiographie à propos du chemin que j’ai décidé de prendre et de comment je suis devenu la personne que je suis aujourd’hui. Tout ça dans un EP avec des sons énergétiques, turn-up, suaves et enivrants. CSDF veut dire « Campout Shifts and Dope Fits ». Mon projet va sortir comme si c’était un film, avec différents chapitres, différentes parties. Ce chapitre de Sensei est l’autobiographie de mon parcours. Peut être que le prochain chapitre serait celui de mon succès, mais ça c’est l’avenir qui le dira et j’ai hâte de voir comment cela se déroulera…

Tu reviendras nous raconter le prochain chapitre ! Je me demandais, tu connais quelques rappeurs français ? 

Non pas du tout, mais j’aimerais beaucoup en écouter ! En Europe, j’ai surtout entendu de la Grime.

Soit tu es avec le gouvernement, soit tu es avec le peuple.

Sur un autre thème, quelle est ta vision de la société américaine aujourd’hui ? Vu de France, le contexte a l’air vraiment tendu, avec Trump et les élections, avec les flics qui tuent des personnes Noires, ce qui sont en gros les 3 seules choses qu’on entend à propos des États-Unis de ce côté de l’Atlantique…

L’Amérique a toujours été un pays bâti grâce au sang des Noirs, des Latinos et de diverses races. Ça peut aller plus profond encore quand on regarde l’histoire du pays (NDLR : avec le massacre des Amérindiens) mais aujourd’hui si on s’en rend plus compte qu’avant c’est grâce aux réseaux sociaux. Les réseaux sociaux ont révélé au grand jour les monstres qui existent dans ce pays avec des preuves de morts politiques. Ça a été prouvé que les américains ne passent jamais les premiers, quelles que soit les circonstances : avant eux, il y a le gouvernement. La loi du plus fort est plus que jamais visible et la vérité a commencé à frapper les gens, au point qu’aujourd’hui le silence n’est plus une option. Quand quelqu’un te ment et que tu lui mets la vérité en face, il n’a plus d’autre choix que de montrer ce qu’il a dans le ventre ou de passer pour un faible car il refuse d’être vrai. C’est exactement ce qui se passe aux États-Unis, car ce pays a menti et maintenant il est exposé : on est aujourd’hui obligé de choisir un camp. Soit tu es avec le gouvernement, soit tu es avec le peuple. C’est une bonne chose car pour résoudre un problème il faut le comprendre d’abord. Nous voyons le problème et nous allons nous battre, et c’est aussi une bonne chose car au moins nous sommes dans une phase de reconstruction. Ce sera peut être pire jusqu’à ce qu’on atteigne cette reconstruction, mais au moins on fait tout ce qu’on peut pour que ça progresse.

En tant que jeune artiste, avec ta philosophie de vie, où est-ce que tu te vois dans 5 ans et qu’est-ce que je peux te souhaiter ?

Je serai en tournée… Et je vivrai à Phillie avec ma famille et je ferai la fête à New York City avec ceux que j’aime. Je refuse toute autre option.

 

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